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09/02/2011


REVUE DE PRESSE

IL Y A DES CHOSES QUE NON, Editions Bruno Doucey 2017



POEZIBAO Lecture de Claude Ber à la Maison de la Poésie de Paris, par Matthieu Gosztola

« [U]n livre, c’est d’abord un objet particulier qu’on touche, qu’on voit, aléatoirement qu’on sent, mais qu’on n’entend pas. Le grand problème est donc de savoir quelle voix peut sortir du livre, ou plutôt comment le livre peut faire surgir quelque chose comme de la voix […] », écrivent Christian Biet et Christophe Triau dans Qu’est-ce que le théâtre ? (Gallimard, collection Folio essais, 2006).


Frédérique Wolf-Michaux, comédienne, chanteuse, metteur en scène, nous a offert, ce mercredi 25 janvier, une « Célébration de l’espèce » bouleversante (cf. Il y a des choses que non, p. 25-35).
Les notions de style, de timbre, de ton, qui renvoient à une écriture et à une lecture apparemment abstraites et silencieuses, sont devenues ostensiblement phonétisées, rythmées et poétisées. Son intervention a consisté à « physiquement et mentalement travailler sur la lecture du texte », en s’appuyant sur la phonématique du texte, sur le rythme, la prosodie, le ton…, pour en dégager « un sens ou [plutôt] une série de sens » (Christian Biet et Christophe Triau, op. cit.). Mais était-ce pour « participer à une interprétation figurale du propos et du mouvement global fixé par le texte, sur la page » ?

Non ; c’était pour toucher, comme, lancé, le fer d’une pioche dans la terre atteint une pierre invisible et qui résonne, la vérité du texte.

Cette expérience, tout un chacun peut tâcher de l’entreprendre, dans l’intimité de sa lecture.

La parole a déjà lieu dans la lecture, avant même son actualisation scénique, « puisque le lecteur est, en quelque sorte, forcé d’articuler silencieusement » et d’entendre la voix muette, plurielle, « qui est poétiquement inscrite dans le texte qu’il lit » (Ibid.).
Lexique, rythme, prosodie, phonématique, idiome spécifique doivent alors être repris par le lecteur et inscrits dans son corps, afin qu’il mastique les sons et les mots qu’il lit.
Au contraire de Novarina, qui « assigne au lecteur une mastication orientée vers l’origine phonétique et lexicale du jaillissement des mots » (Ibid.), Claude Ber assigne au lecteur une mastication orientée vers la vie, vers sa richesse inénarrable (et qui pourtant réclame narration).

L’oralisation de la lecture (par Claude Ber, Frédérique Wolf-Michaux et Bruno Doucey), étape qui a permis aux personnes présentes de s’approprier l’œuvre, au cours de cette soirée mémorable à la Maison de la poésie de Paris, nous a montré, s’il en était besoin, combien l’écriture de Claude Ber, loin d’être cryptique, nous atteint, nous touche au cœur, dans une forme de riche et limpide fragmentation, qui est celle du sens et celle du vivant.

Lire et écouter Claude Ber, c’est faire l’expérience et d’un surcroît de vie et d’un surcroît de sens, qui déterrent, main tendue, main debout, cette pulsation autrement (bien souvent) sourde : exister.


EUROPE n° 1056 / avril 2017, Michel Ménaché

Claude BER : Il y a des choses que non (éd. Bruno Doucey, 14,50 €)
Le dernier recueil de Claude Ber rend hommage à sa grand’mère Louise, paysanne analphabète Résistante qui, répondant à sa petite fille au sujet de son engagement, lui a exprimé et transmis son refus absolu de l’intolérable. Parole elliptique de rupture, donnant son titre à l’ouvrage : « Il y a des choses que non ». Règle de vie indélébile tout autant qu’invitation à l’écriture, pour garder trace de cette grand’mère et lui rester fidèle avec les mots. Le livre, composé de sept textes, réunit des souvenirs, remontant à l’enfance, aux années de formation, à la naissance d’une conscience politique, d’une voix en devenir. L’auteure revient sans cesse sur son acharnement à donner forme à son rapport singulier au monde, aux signes obscurs qui fondent « à fonds perdus », sa « parole sourcière », creusent au-delà du sens : « Qui saura, je dis, arraisonner la langue à l’impossible ? »
Le livre, la table, la lampe est dédié à René Char, en souvenir de Fureur et mystère que Claude, lycéenne, lit tandis qu’un autre René, son père, lui-même ancien chef des FFI, est en train de mourir sur son lit d’hôpital. Signe d’évidence : « le nu à même des mots / faisant histoire du poème et poème de l’histoire. » L’auteure, de ces deux René a retenu « le courage : leur legs. [Qu’elle reçoit] des yeux de l’un et des mots de l’autre. » Le père mort, elle découvre sur la table vitrée les archives du résistant, cent cinquante fiches pour chacun des membres du Corps Franc de la Libération qu’il commandait, les médailles et les notes dont il n’avait jamais parlé, contrairement aux « coqs du néant », fantassins fantomatiques de la dernière heure, « les coqs à tondues » ! Pour les deux René, une croisée de destins, un creuset fondateur : « où voisinent les lettres et les traces, se déplace la question du poème […] haletant mystère de ce qui se vit et que seule noue la langue résistante […] où résiste la langue à l’asservissement / où résiste la langue à l’avilissement / […] langue de bouc et de boue. » Sous « la lampe », l’auteure se décrit en tisserande et fileuse : « Le poème c’était du cousu main. » Elle aura fait du poème, « son plat de résistance », sa « ration de survie ». Ecrire fut d’abord un combat sauvage avec la langue, à la lumière de la vieille lampe torche. Nouvel acte de naissance : « obstinément poème ». Acharnement à « déterrer […] une question dans la profusion de la parole / ou pris à la gueule du loup / un éveil dans l’indigence de la parole. »
Célébration de l’espèce, second texte, est un réquisitoire douloureusement paradoxal de « l’inhumanité humaine » de ses semblables : « Ainsi est mon espèce plus sanguinaire et malfaisante que toute espèce. » Construit sur le mode anaphorique, ce chant en prose déroule une litanie du dégoût et de la pitié. Des instincts individuels ou grégaires, tout fait ventre, « dans la porcherie de mon espèce ». Faire l’amour pour l’espèce est une façon d’oublier la mort mais impossible d’échapper « au trou du cul de la mort » : « mon espèce creuse dans sa chair le sillon de la mort. » Quant aux êtres d’exception, ils ne sont reconnus qu’une fois disparus : « mon espèce ne célèbre que morts les bienfaiteurs de son espèce et se lave de ses infamies par le remords. » Parodiant Rabelais, l’auteure souligne l’inaptitude des humains à la sagesse comme à la joie : « Telle est mon espèce qu’elle célèbre la moelle de la vie dans l’os de la mort. » Cioran aurait approuvé cette image paradoxale d’humour sombre.
Je ne sais l’Algérie que d’oreille, troisième texte, restitue l’écho déterminant des passions soulevées par la guerre d’Algérie, des voix qui se sont élevées contre la torture, des manifestations contre les putschistes de l’OAS, etc. : « un semis d’actualités dispersées » : « Je ne connais l’Algérie que d’oreille / du ouï-dire de ses exilés et de ses poètes. » Le « Non » familial à la guerre coloniale, dans « la limaille d’enfance des souvenirs », est également associé aux saveurs des pâtisseries arabes : « Algérie / ce fut un nom sur des murs et des banderoles […] / Ce fut et c’est l’histoire de l’Histoire. / C’était la première fois que j’avais à faire à son éventration et que du miel coulait avec du sang. » Algérie au cœur et sur la langue…
L’inachevé de soi, quatrième texte, égrène des souvenirs d’enfance, fait naître des pépites de langage, une profusion d’images à partir de sensations ou d’objets retrouvés. L’angoisse existentielle taraude l’esprit en déroute : « Puanteur pour cœur pourrissant quel baiser réveillera nos cœurs au bois dormant ? » La quête de soi est d’abord souffle primordial : « Le vent se lève comme un livre ». A pages ouvertes : « Et vagabonde / me menant au licou ma langue / attelée à écrire. » Le bien et le mal d’une même voix : « Aux branches du langage des pendus et des fruits. » Apprivoiser les mots, débusquer le non-dit, bousculer l’incertitude : « Les mots sont aussi des chiens de bord de route amenés au refuge. » Surtout, dévier sans cesse, briser les lignes : « S’écarter. Faire écart. Au grand écart de la langue. Dans son sillage vertical. » Les mots ne sont pas les paravents de l’être. Tout est corps et, de l’écrit, tout fait corps « dans le chantier inachevé de soi » : « Aller au corps. A sa fragilité. A son destin roulé au pied du ciel. » Ne pas céder à l’automatisme, écrire est aussi exigence, défiance envers le désordre mental : « La syntaxe est impérieuse. Force et vigueur dans le vit du langage. » Ou encore, résister à sa propre faiblesse, ne pas céder à l’abandon : « corseter la peur et la plainte. » Comme chez René Char, la poétique et l’éthique s’accordent chez Claude Ber pour fertiliser le sens, donner poids aux mots simples, sans lourdeur ni afféterie, sans se plier à leur semblant d’unanimité, à leur univocité : « Aucune laisse ne te lie à la meute des mots que tu siffles. […] Ne répète pas. / Ne récite pas. / N’implore pas. // Va droit ». Mais l’auteur n’entend pas jouer les prophètes, ni même délivrer un message aux générations futures : « On ne dit pas l’avenir à ceux qui le feront. »
Lisant Lucrèce est un long poème qui pose la question de la prégnance des voix anciennes : « Traversent-ils encore la rumeur du poème / le plaisir d’Epicure et l’ampleur de Lucrèce / leur saveur conjuguée de savoir et sagesse. » L’élargissement du moi au monde réel n’est pas dépossession de soi mais ouverture à tous les possibles : « Le je n’est pas le moi ni l’ego le sujet. / C’est ce sujet pensant épelant l’univers / à la marche alternée de dactyle en spondée / qui de lui s’est défait en égrenant sa perte / et son écho s’éteint comme à un cœur le souffle. / De l’innommé tressaille au présent éclaté / de notre multitude où tâtonnent les mots / et notre humanité à devoir s’inventer. » Avec les mots les plus justes, croire encore au recul de la barbarie et au progrès humain, en un monde plus juste.
Dans Nous tous tant que nous sommes, Claude Ber revient sur son rapport intime au langage en se souvenant à nouveau de celle qui a su dire « non », la paysanne qui écrivait « comme ça se prononce » : « Pitié pour ceux qui s’obstinent et peinent aux mots comme au silence. En l’un et l’autre, rien que nos histoires / de peu. / Dans le débris de syllabes, il y a du vrai de nous. / […] J’épèle pelure de mémoire et illimité de l’oubli / menant langue à contre-courant / à contre temps / à contre genre… » L’auteure se fie à la sagesse de la vieille femme qui ne s’en laissait pas conter : « Dieu […] s’il existait, il y a belle lurette qu’il nous aurait recommencés… » Reprenant à son compte les paroles de la grand’mère révoltée, elle s’effare, œil collé au hublot, survolant l’immense bidonville de Calcutta. Les mots à rebours des crève-la-faim agglutinés sur ce bout d’envers dévasté du monde !
Enfin, Je marche, dernier texte, poursuit cet inventaire d’une terre malmenée qu’on se refuse à admettre. Le mouvement, c’est d’abord celui de la confrontation au chaos géopolitique, quelque incompréhensible et explosif qu’il soit : « le monde a une tête inconnaissable / un parfum de myosotis / une odeur de moisi / et nous l’énumérons comme un garde-fou / car nous sommes dépareillés et divisés par un cil / […] jetant aux comètes des vœux de félicité et des pierres à nos faces. » Du défi collectif à l’état du monde au défi individuel aux limites de soi, à sa fin ultime : « Je marche aux radians de ma vie et à l’équerre du couché futur de mon cadavre. » Sculpture de Giacometti mise en mots !
Si comme l’écrivait René Char, « le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir », la poésie de Claude Ber opère dans Il y a des choses que non, un retour sur la traversée émotionnelle du double héritage qu’elle revendique : celui du refus libertaire de l’ignominie historique passée et présente, celui du poète visionnaire de Fureur et mystère, à l’aube d’un chantier de la langue tôt ouvert et activé en mouvement perpétuel… Peut-être, est-ce la clé de l’amour réalisé du désir demeuré désir.

PLACE DE LA SORBONNE Joëlle Gardes

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CLAUDE BER
Il y a des choses que non, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2017, 112 p.

Ce dernier recueil de Claude Ber, qui mêle des inédits à des textes déjà publiés, mais épuisés ou difficiles à trouver, s’organise en sept parties, avec au centre « L’Inachevé de soi », ample et puissante méditation métaphysique sur l’Être. Les trois premières, « Le livre la table la lampe », « Célébration de l’espèce », « Je ne sais l’Algérie que d’oreille », proposent plutôt une réflexion sur les guerres et l’Histoire, les trois dernières évoquent plutôt « l’appel de demain », « la lueur de l’éveil », la marche vers le mystère et le « sens dans l’insensé ». Le dernier, « Je marche », constitue une sorte d’épilogue à ce recueil à la composition circulaire, puisqu’il s’ouvre sur la marche du père et se termine sur le « je marche » du poète. Il y a des choses que non est donc un texte de résistance, qui évoque la Résistance, mais ce serait l’affaiblir que de le définir ainsi, tant la notion s’est affadie depuis quelques années. Il s’agit plutôt d’une indignation, et qui pour qui connaît Claude Ber, on pourrait dire d’un « coup de gueule ». Contre l’infini de la sottise de l’espèce, contre sa cruauté (l’homme n’est pas un loup pour l’homme, mais, hélas, un « homme pour l’homme »), contre toutes les formes de renoncement, le moindre n’étant pas celui qui conduit au désespoir. La colère balaie sur son passage les conformismes et les pensées bien pensantes (« Fais attention, fillette. Les victimes peuvent aussi devenir bourreaux. Et même de soi, il ne faut pas se vanter d’être sûr. »), la « soumission de la parole », les manichéismes qui ignorent que « du miel coulait avec le sang », et que la tâche la plus humble vaut bien le « bavardage prétentieux de la parole ». « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance », disait Saint-John Perse : à coup sûr, la poésie de Claude Ber la rompt, et sa violence, son outrance même, est salutaire, comme l’est celle du mistral de sa terre d’origine. Le déferlement se fait souvent à travers des énumérations à la Rabelais. C’est que « l’insaisissable » échappe aux mots et il n’y a alors qu’une alternative : le silence, qu’elle refuse, ou l’accumulation pour que quelque chose de cet « impossible » puisse être capté. Et ce qu’il en reste, c’est parfois un mot, un seul, isolé dans un vers :

Je marche sur une terrasse en ciment, un picoté de gravier, un raidillon de silex, dans l’embroussaillé des garrigues, le sable gris d’une mer lointaine et les galets ronds de la mer familière […]
je marche

En dépit de tout, la richesse du monde et sa splendeur sont telles qu’il faut les décliner, les célébrer. C’est une poésie dans la grande tradition de l’éloge, malgré notre espèce qui ne sait guère que se détruire. Il se déploie pour rendre grâce à « une écorce d’orange dans un panier », aux belles « pousses de la scarole », aux « séjours de l’esprit », au « temps voluptueux », aux « hanches souples, chair douce aux plis de l’aine et des aisselles », et le mot qui vient sous la plume est celui de jouissance.
Comme il y a une jouissance dans le maniement de cette langue qui s’insurge au lieu de se soumettre, et surtout pas aux conventions poétiques qui classent et définissent. Ici, c’est le Poétique qui surgit contre le poème soumis au VIL, ce vers libre international que dénonce Jacques Roubaud. Il ne s’agit pas d’aller à la ligne à chaque groupe syntaxique, il s’agit d’explorer la langue dans ses possibilités, le long d’un continuum qui va de la prose narrative : « Louise, je dis, était une paysanne analphabète, née il y a plus d’un siècle dans les gorges étroites d’une vallée creusée par les moraines et les torrents », à l’alexandrin :

Le poème parlait en puissant magister
de l’ordonnancement de l’ensemble des choses

L’inventeur du monologue intérieur, Édouard Dujardin, réfléchissant sur le vers à propos de son maître Mallarmé, écrivait ceci : « J’ai toujours cru qu’il était possible de trouver une forme qui passerait, sans transition et sans heurt, de la forme vers à la forme prose, suivant l’état lyrique du moment et, toujours sans heurt et sans transition, serait elle-même vers libre, verset et poème en prose, dans une succession de pieds rythmiques tour à tour serrés en vers, élargis en versets et dilués en quasi-prose. » C’est très précisément ce que met en œuvre Claude Ber, faisant fi des catégories. Le Poétique dit non aux oukases et aux certitudes, il surgit d’une pulsation, d’un rythme qui rend nécessaire le glissement d’une forme à une autre. Mallarmé voulait « creuser le vers », Claude Ber, elle, creuse la langue, pour faire parler l’informulé, l’informulable :
Ira ainsi langue tâtonnante et rédimée même s’il reste chaque jour pierre à jeter à l’ombre dans le chantier inachevé de soi.

Joëlle Gardes


LES LETTRES FRANÇAISES Françoise Han

LETTRES FRANÇAISES DU 13 AVRIL 2017
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RECOURS AU POÈME Marie- Hélène Prouteau

RECOURS AU POÈME

Ce recueil, c’est d’abord un titre : « Il y a des choses que non ». Déconcertant, heurté. Comme si la claudication de la phrase venait dire la claudication de ces temps où il est minuit dans le siècle. C’est Louise qui parle, la grand-mère de Claude Ber, paysanne, engagée dans la Résistance FFI et rebelle à tout ce qui humilie. Ce legs qui remonte à l’enfance de l’écrivain dessine une certaine façon d’être au monde, exacerbée aujourd’hui, les raisons de dire non à l’inacceptable s’étant démultipliées.
L’étonnante injonction grand-maternelle cinq fois renouvelée plane sur tout le recueil qui devient caisse de résonance d’autres voix :
« du col de la Cayolle aux gorges du Loup
dans ces vallées dont les torrents finissent en bouches
dans la mer
poème se fait d’échos
et de paroles perdues
-comme on dresse la table avec la place du mort »

Sept parties en ce recueil, qui mêlent les poèmes en prose, les vers, le narratif selon des tonalités très diverses. Mais toujours une même énergie flamboyante.
C’est d’abord un livre de reconnaissance ; en témoigne l’ouverture, « Le livre la table la lampe » qui fait revivre les hommes de la Résistance à travers les figures en miroir des deux « René », René Char et René Issaurat, le père de la poète, cités dans l’exergue. Magnifique tombeau qui oscille entre tendresse et souffle épique.
Vient ensuite « Célébration de l’espèce », où l’anaphore véhémente, paroxystique nous colle sous les yeux ce que l’homme fait à l’homme. Eros et Thanatos, un combat insupportablement perdu, c’est cap au pire, entre Beckett et Kafka.
« Je ne sais l’Algérie que d’oreille » porte le regard innocent sur cette guerre de l’enfant qu’elle était : les murs barbouillés de slogans, la découverte de la « maisondesarabes », les activités clandestines de ses parents, les exactions devinées par l’enfant.
Dans « L’inachevé de soi », l’ombre de la mort travaille le poème - celle de l’être cher, celle de la nature et de tant d’espèces évoquées. Une opposition entre la joie de jadis et la tristesse face au devenir teinté d’inquiétude ; « l’éternité », souvent évoquée, est impossible à retrouver contrairement à Rimbaud.
« Lisant Lucrèce » trace un compagnonnage avec le poète philosophe du De natura rerum. Résonance contemporaine à son sens de la fragilité universelle, à son recours à la force de l’esprit dans un autre temps de détresse. Désormais, nous dit Claude Ber, l’idée de cosmos est en miettes, dans l’« insensé du sens ».
« Nous tous tant que nous sommes » est le tremblement de voix de la grand-mère avec son accent rude qui n’enlève rien à sa hauteur. Parole rebelle qui engendre, qui communique l’énergie à celle qui s’en souvient quand elle traque les signes de l’obésité mortifère d’aujourd’hui.
« Je marche » pointe dans ce verbe d’action une volonté forte : le monde, certes, nous laisse « apeurés et pensifs » mais la poète refuse une position de surplomb et marche parmi les hommes, dans un mouvement d’empathie profonde.

Nourrie de chacun des imaginaires qui sont familiers à Claude Ber, la vie entre à profusion dans le poème, fécondant sa belle curiosité d’être au monde : le patois de la montagne alpine, troupeaux de chèvres et forêts de mélèzes, Empédocle et la « parole oratoire présocratique », la « cacophonie des écrans » aux milliers de pixels, le moine Citrouille amère et la pensée du Tao, la « rumeur du poème » de Lucrèce et le goût de l’univers mathématique qui fut sa première formation, les vers de René Char, ombre tutélaire de la première partie, Dante récité et transmis par l’aïeule florentine fuyant le fascisme, les slogans pour une Algérie algérienne.
Voix multiples, en situation, qui donnent leur jus nourricier :
« il faut un sac à dos pour un bivouac si précaire qu’est vivre. À ce déjeuner sur l’herbe d’une vie j’ai fait de poésie un plat de résistance »

Cet état de refus qui sous-tend le recueil informe au sens fort la parole poétique. Née de l’oralité de la transmission familiale, la parole poétique, chez Claude Ber, s’accomplit dans la voix. Elle est parole vive, poésie à dire, à entendre. Par cette dimension vocale, rythmique, le poème vient du corps, de la gorge, de la voix incarnée dans un souffle et voyage avec ses intonations, ses modulations qui l’animent comme ils scandent l’univers :
« Il est dur de dire le simple […]
Mais c’est aussi l’inclinaison abstraite des mains occupées. La transparence du verre sous l’eau bouillante. Le midi mesuré de toute chose à un lever de matin. L’extension du regard hors de la pupille. Et la tête montgolfière qui le suit. Aux nuées. À l’impensable. Au tourbillon des planètes et au clinamen des atomes. Aux fractals et au ping-pong des neutrinos.
L’éveil l’espace d’une assiette qui goutte sur l’évier. Le satori en lavant la vaisselle ».
C’est ici le grain de la voix qui transfigure ce simple geste, faire la vaisselle. Passage à la ligne, fusion du concret, de l’abstrait, audace des associations, voilà, notre perception ordinaire en est changée.
Autre exemple d’originalité de ton : Claude Ber s’élève à la hauteur hardie de la profération : « Célébration de l’espèce », c’est le tragique du chœur antique, revisité par l’ironie romantique. Ici la force du poème tient à la puissance manifeste de son débit, à l’infini recommencement de la litanie :
« Comme tous ceux de mon espèce, je voudrais célébrer mon espèce. Car mon espèce célèbre le tout du tout de mon espèce.
Mon espèce célèbre le bonheur et la peine de son espèce, la douleur et la jouissance de mon espèce […]
Car mon espèce est une espèce qui détruit sa propre espèce. »

Ce qui frappe, c’est que ce recueil se place sous le signe de l’entre-deux. Comme si un flux reliait les réalités, circulait entre les entités qui font monde pour Claude Ber. Entre garrigue lumineuse et paysage urbain, entre écrit et parlé, entre prose et vers, entre hier et aujourd’hui, entre violence et tendresse, entre individu et Histoire, entre corps et pensée, entre énoncé savant et parler populaire, entre philosophie et poésie, pour n’en évoquer que quelques aspects. Il y a là comme un mode d’être qui permet d’approcher cette idée de complexité des choses, transmise par le père et les proches, et de rester fidèle à l’exigence de choix intelligents qu’elle sous-tend :
« les miens avaient le sens de la complexité et celui de la nuance […]
Fais attention, fillette. Les victimes peuvent aussi devenir bourreaux ».

Dans Sinon la transparence, Claude Ber explicite cette tension où s’origine son regard sur les choses : « L’entre-deux est ma résidence favorite ». Comme s’il s’agissait du foyer central autour duquel s’organise l’expérience de vivre.
Claude Ber aime ainsi transgresser les frontières, les cadres, les genres : « l’écart. Faire écart. Au grand écart de la langue. Dans son sillage vertical ». Qu’il soit d’espace, ou de temps, de domaine du savoir, de style, l’écart n’est-il pas la figure de la liberté prise, du dé-rangement par excellence ?
Il est une figure de style qui revient très souvent dans ce recueil, l’adjectif substantivé, qui illustre justement cet écart :
« Je marche dans l’alerte de l’amour et le difficile du temps »
La légère hésitation sur le mot, suscitée dans cette tournure de la phrase fait effet de rythme et arrête le lecteur. Soudain, à chacun de ces mots, « l’alerte », « le difficile », quelque chose de concret, d’immédiat, affleure dans une puissance d’apparition. Du coup, l’amour, le temps en prennent une couleur nouvelle. N’est-ce pas la marque même de la création langagière, celle capable de « donner un sens plus pur aux mots de la cité » ?
Claude Ber est tout entière dans cette parole ardemment humaine, ardemment innovante, celle qui nous offre le monde à portée de main pour être découvert.

Marie-Hélène Prouteau

PHOENIX, André Ughetto

Claude Ber, Il y a des choses que non, Editions Bruno Doucey
Admirable livre – j’allais écrire « manuel » - de résistances (avec ou sans majuscule), ce recueil de proses intensément poétiques de Claude Ber rappelle, à qui l’ignorerait, l’ample élocution de l’auteur(e), la richesse de son vocabulaire que j’ai pu comparer (c’était dans la revue Autre Sud), à celle de Rabelais : des accents vigoureux, de l’humour souvent, une verdeur assez crue parfois. Les sept marches de l’ouvrage associent d’abord les souvenirs de deux pères, héros de la même Résistance à l’ennemi nazi, le père biologique que la poète a vu s’éteindre quand elle avait seize ans, et le père en poésie, René Char, dont elle lisait Fureur et mystère au chevet du premier. Puis c’est une extraordinaire « Célébration de l’espèce », qui dit tout de l’humaine grandeur comme de nos plus atroces vilénies. Je parie que ce texte restera – pour le fond comme pour la forme – dans les anthologies de l’avenir ; je voudrais citer plus de vingt, plus de cinquante phrases ; je me contente de ces deux : « Ainsi est mon espèce qu’elle pétrit le pain de la vie et se partage celui de la mort. // La soif de paix de mon espèce est un fétu de paille emporté par la violence de mon espèce. » Dans les cinq autres « proèmes » (si ce néologisme de Ponge leur est approprié), la poète attaque le racisme à la racine (« Je ne sais l’Algérie que d’oreille »), évoque « l’inachevé de soi » dans les énigmes du langage, naguère objet d’un livre singulier en collaboration avec le peintre Pierre Dubrunquez, puis va « lisant Lucrèce », où une poésie en alexandrins classiques dialogue avec le clinamen de vers irréguliers, rappelle la résistance de sa grand-mère Louise dont une phrase favorite - « Nous tous tant que nous sommes » - fournit le titre du texte comme elle avait fourni celui, grammaticalement singulier, de l’ensemble. Enfin avec « Je marche » Claude Ber referme le défilé de ses souvenirs, de ses hantises, de ses craintes et de ses espérances. Une œuvre d’exception.

TERRE DE FEMMES, Angèle Paoli

Claude Ber, Il y a des choses que non,
Éditions Bruno Doucey, Collection « Soleil noir », 2017.


Lecture d’Angèle Paoli

AU LOINTAIN D’EXISTER
NOUS NOUS JOIGNONS



De l’herbu de la langue émerge le NON. Trois lettres palindromes pour s’ériger contre. Pour dire la résistance. Un mot hérité de longue date depuis la lointaine enfance. Un NON qui résonne clair dans la mémoire et rejoint la phrase-clé qui irrigue de bout en bout le dernier recueil de Claude Ber : Il y a des choses que non.
L’enfant d’alors ne comprenait pas toujours le sens de cette phrase lancée dans sa langue rugueuse par la grand-mère paysanne pour ponctuer son discours. L’enfant comprendrait plus tard. C’est ce que disait aussi l’aïeule à sa petite fille qui lui posait des questions.
« — Ma fille, répond-elle, il y a des choses que non. Tu ne sauras peut-être pas toujours à quoi dire oui, mais sache à quoi dire non. »
Résister donc. L’aïeule savait de quoi il retournait. Elle était entrée dans la Résistance, tout comme son fils René Issaurat et comme René Char le poète. Ainsi l’histoire personnelle de la poète rejoint-elle la grande Histoire. Et Claude Ber rend ici hommage à ceux qui se sont battu pendant la guerre pour défendre la liberté et lutter contre l’envahisseur. La poète dédie son recueil à « Louise Thaon, FFI n° 180537, paysanne anonyme, qui a dit non et à tous ceux et celles qui, partout, à chaque instant, continuent encore et toujours de dire non. »
Ainsi, depuis l’enfance, où régnaient boucs chèvres et vaches des montagnes alpines, menées sous la houlette de la grand-mère Louise, le Non a-t-il fait son chemin et continue-t-il toujours de creuser sans relâche le sillon de la langue, ses tunnels, ses rivières, ses filons qui ne demandent qu’à refaire surface. La poète Claude Ber sait ce travail de forage qui la conduit en des lieux multiples et jusqu’au fin fond des mers pour exhumer dans sa pêche aux mots les noms de poissons oubliés de tous et ramener dans ses filets « Ophiura les bras grêles, Acanthopsis le long nez, Brachygobius belle abeille, Percula le clown, Pogonias le tambour, Ductor le pilote »… et tant d’autres qu’elle convie à rejoindre la troupe en lançant :
« venez les noms c’est nous !
Et de loger tous les univers à la même enseigne en écrivant :
« La torche du langage brûle aussi sous les vagues. Dans le pétillement acide du désert, la bruyère des landes, la tiédeur des mangroves. Sous le lac d’où jaillit l’épée chevalière. Dans le tunnel qui nous relie au rien. Trou vacant du nom évacué. »
La langue de la poète perce cheville fore sonde crache invective fulmine. Elle est
« [...] la langue
résistante
la langue consistante
la substantifique langue de la moelle des mots et des morts
où résiste la langue au mirador
où résiste la langue à l’obscénité de transparence
où résiste la langue à l’asservissement
où résiste la langue à l’avilissement
où résiste la langue sous la dent
et tient ferme le poème en bouche dans la langue du bouc
qui broute le chardon dur
langue de bouc et de boue »
Lorsqu’il s’agit d’évoquer les siens, leur histoire, leurs luttes, leurs conseils, la langue se fait fidèle, attentive à se saisir des parlers de sa famille :
« — Fais attention ma fille. Il faudra faire marcher ta cervelle. Les choses ne sont jamais simples. Il faut être vigilant. Veiller bien. Et d’abord sur soi-même. »
Ou encore : « J’ai combattu une idéologie non un peuple, fillette. Le pire peut naître en tous. En chacun de nous. Sois vigilante. Je te fais confiance. Veille bien. »
Ou plus loin, dans « Je ne sais l’Algérie que d’oreille » :
« — Fais attention, fillette. Les victimes peuvent aussi devenir des bourreaux. Et même de soi, il ne faut pas se vanter d’être sûr. »
Elle se fait tendre, la langue, lorsqu’il s’agit de faire revivre les paysans, gestes et mœurs de jadis dans les montagnes, odeurs, parfums petits métiers d’antan à jamais disparus, objets de la vie courante, leurs reflets, leur mémoire. Ainsi la poète n’hésite-t-elle pas à rameuter dans de nombreux flash-back, les souvenirs qui l’ont forgée et nourrissent aujourd’hui la poésie engagée (et enragée) d’Il y a des choses que non.
« On ne dit jamais qui nous sommes », écrit Claude Ber dans la section de « L’Inachevé de soi ». Sans doute. Mais il n’est pas pensable (du moins pour la lectrice que je suis) d’écrire un tel recueil sans dévoiler tant soit peu une part de soi-même.
De section en section — sept au total —, Claude Ber maintient le lecteur hors d’haleine et le conduit à travers sa langue rebelle. Elle se penche et rassemble « le trésor éparpillé » qu’elle reconstitue dans une langue qu’elle fait saliver en bouche, depuis « Le livre la table la lampe », texte inaugural jusqu’à « Je marche », texte final, en passant par « Célébration de l’espèce »/ « Je ne sais l’Algérie que d’oreille »/« L’inachevé de soi »/ « Lisant Lucrèce »/« Tous tant que nous sommes ».
Ce sont mots qui roulent s’abîment foisonnent se burinent se barattent. Faisant surgir au cœur d’une métaphore filée savoureuse qui prend ses racines dans le monde de l’enfance et du père, une définition personnelle de la poésie :
« Il faut sac à dos pour un bivouac si précaire qu’est vivre. À ce déjeuner sur l’herbe d’une vie j’ai fait de poésie un plat de résistance qui peut sembler bourrative pitance, estouffa babi en patois alpin des Francs-Tireurs et que je traduis poésie égale maximum de sens sur minimum de surface
ration de survie pour des temps de disette mentale. »
Et un peu plus loin dans le même poème de la première section, rendant hommage aux deux René, René le poète et René le père, Claude Ber confie :
« Je n’ai vu que le poème et le courage faire pièce au terrible. »
La langue, si semblable souvent à un félin lâché en pleine savane, n’en est pas moins savante et rigoureuse. Ensorceleuse, aussi. Les six pages haletantes de « Célébration de l’espèce » en sont un parfait exemple. Texte performance qui tient en suspens dans une sorte de transe ou de cyclone, pour dire l’impuissance à se livrer à pareille célébration. Ce long poème interroge dans ses enroulements ophidiens l’espèce humaine. En proie à ses contradictions multiples, notre espèce choisit la mort par terreur de la mort et, partant, se livre continûment à l’extension généralisée des massacres.
« Le cœur de mon espèce est le charnier métaphysique de la mort. »
Le final de la section se clôt sur un tourbillon dense dans lequel le mot « espèce », répété trente fois – il ouvre et ferme chaque groupe énumératif construit sur des oppositions – emporte dans un maelstrom qui donne le vertige. Un morceau d’anthologie pour dénoncer les exactions commises par l’espèce dominante qu’est la nôtre. Espèce destructrice s’il en est et difficile à aimer « continûment » sans faillir.
Après cette parenthèse sur l’Espèce humaine, Claude Ber reprend le chemin de l’Histoire avec « Je ne sais l’Algérie que d’oreille ». La troisième section du recueil renoue avec les souvenirs familiaux. La poète ici encore rend hommage aux siens qui affichaient ouvertement leur choix d’une Algérie Algérienne. À nouveau, l’enfant se trouve confrontée à une complexité qui la dépasse et dont elle ne comprendra que plus tard les rouages et les enjeux.
« C’était compliqué pour l’enfant. Il y avait ceux d’ici et ceux qui venaient de là-bas, dont les uns étaient Algériens, les autres Français, il y avait les Fellaghas, les Pieds-Noirs, les Harkis, des noms que j’entendais comme ceux des tribus indiennes de bandes dessinées au milieu d’autres Hurons, Iroquois, Cheyennes ou Apaches. »

Et l’adulte de faire chanter, à travers une longue énumération, cette Algérie qu’elle « ne connaît que d’oreille », par le rythme intérieur hérité de l’enfance. Elle rend ainsi hommage à tous ceux et celles de ces ami(e)s, émaillant le poème de leur nom et mêlant histoire personnelle à l’Histoire.
Il y a tant d’histoires qu’il est impossible de les dire toutes. « Il y en a trop pour le si peu que je connais. »
Cependant pareil défi relève du tour de force. La poète, en proie à un sentiment de lassitude, confie toute la difficulté qu’il y a à vouloir rendre compte de l’Histoire. Elle se heurte au caractère vain d’une telle entreprise :
« À me livrer à tous les embouts de la parole, je vis dans le silence médian qui la creuse.
D’un même mouvement je dis et je tais, j’inscris et j’efface… »
La poète rebondit. Et le lecteur retrouve la figure tutélaire de la grand-mère, son caractère haut en couleur, son franc-parler et ses idées sûres, dans la section « Nous tous tant que nous sommes ». C’est à Louise Thaon que Claude Ber doit cette expression qui scandait le discours de l’aïeule libertaire. Paysanne et Résistante, sachant dire Non aux injustices inégalités et tyrannies de son temps, la grand-mère sait aussi rire d’elle-même. Se moquer de son statut de « bonne-à-tout-faire » et « de bonne-à-rien ». Foncièrement rebelle, elle a conscience que rien jamais ne changera, que les pauvres toujours plus nombreux seront condamnés à le demeurer.
Rien décidément ne change. Mais il y a toujours « des choses que Non » ! Dont on sent bien qu’elles taraudent la poète au plus profond ; un bouillonnement intérieur qui atteint le lecteur et l’emporte, en partage, dans une même colère.
Les yeux rivés sur le bitume, la poète continue d’avancer. « Je marche ». Elle marche avec, chevillée au corps, la conviction que quelque chose s’est brisé, qui relègue le passé vers un inaccessible que les mots peinent à rejoindre. Tout ce qui a percuté notre monde est de l’ordre de l’impensable. Il s’est produit, écrit-elle dans la très intense section « L’inachevé de soi »
« quelque chose de plus inquiet que moi qui me dépasse
halètement anonyme s’essoufflant aussi dans ma poitrine. »
Quelque chose comme « un déclin et une douleur »
« La déroute de l’esprit. L’ennoiement de la terre. Et une misère de toutes sortes. Mutique et bavarde. Et bavarde la pire d’ici où je vis. Misère du dedans. Riche et lâche. Des débris de crevettes et de crabes crissent sous les semelles.

À force de sel crisse aussi dans les yeux... »
Comment affronter ce qui dépasse ? Comment surmonter ce qui imprime au corps et au cœur pareille douleur?
Relire Lucrèce et son De natura rerum. Retrouver à la lumière de sa sagesse ce dédain des dieux, ces rythmes qui scandaient la « délivrance,
un comment être heureux au défi de la mort ».
Lui emboiter le pas et écrire à sa suite pour dénoncer « l’inéquitable, barbare et pathétique » qui se vit dans un « ici maintenant » inhumain et brisé. Et se laisser porter par « l’obstination d’écrire ». Se fondre dans « l’intensité du détail » qui « apaise ».
« Prends l’arrosoir pour que demain ne s’éteigne pas dans le noir si noir d’au-delà de la nuit. L’immensité se cueille au jardin comme les fleurs de courges. »
Et même si « vivre n’est accordé que par intermittence », profiter de l’oubli bénéfique qui écarte momentanément la lassitude de vivre et se laisser bercer par la tendresse.
« Je passe le bras sur ta nuque. Ta peau est légère. Tes cheveux parfumés.
Est-ce un pressentiment d’éternité leur glissé entre mes doigts
à te lever cette élégance
et la voix résonnant pour nous seuls quand nous aimons.
Au lointain d’exister
nous nous joignons. »
À cela qui est l’amour, la poète dit OUI.


DESTIMED Mireille Sanchez

http://destimed.fr/La-Bibliotheque-de-Mireille-rencontre-avec-Claude-Ber-auteure-d-Il-y-a-des


La Bibliothèque de Mireille : rencontre avec Claude Ber, auteure de "Il y a des choses que non" aux éditions Bruno Doucey
dimanche 5 février 2017
© Adrienne Arth
Un livre est vivant. Vivant de la vie de son auteur, de sa sensibilité, de son histoire, de sa vision des choses mais aussi de celles de ses lecteurs. On n’écrit pas hors de la conscience de ce partage. Claude Ber
Rencontre avec Claude Ber poète, dramaturge, essayiste, auteur d’une quinzaine d’ouvrages et dont l’œuvre littéraire, reconnue, accorde une place majeure à la poésie.
Destimed : Bonjour Claude Ber. Vous venez de publier "Il y a des choses que non" aux éditions Bruno Doucey… Vivez-vous l’écriture comme une exigence, une posture de la vie ?
Claude Ber : Les deux. Comme une posture, une manière d’être au monde, de le vivre, de l’expérimenter et d’essayer d’en déchiffrer des bribes. Le terme de posture s’oppose ici à pause comme à imposture. La posture poétique est, en ce sens, une façon d’appréhender le monde, de le questionner comme de se et de nous questionner. Cette posture, cette démarche surtout (car c’est un mouvement non une position immobile) est aussi une exigence bien sûr, ne serait-ce que du point de vue de l’écriture, que je ne peux penser autrement que comme s’interrogeant sans cesse sur elle-même, sans cesse cherchant ailleurs, autrement dit, autrement dire.
L’écriture de l’auteur dramatique et celle de la poète, que vous êtes, relève-t-elle d’une même théâtralité ?
Quand on parle de mes écrits de théâtre, on souligne souvent une « poétique » du théâtre comme cela a été le cas dans un master récemment consacré à cette dernière. Et quand il s’agit de mon écriture en poésie, vous, comme d’autres, m’interrogent sur sa théâtralité… C’est que, même s’il y a distinction entre les deux, il y a aussi liens et passages. Et ce pour deux raisons. De manière générale, en poésie, je travaille sur sinon le mélange du moins sur la porosité des genres. Ces derniers certes ne se confondent pas, un livre de poème n’est ni une pièce de théâtre ni un roman, mais il y a de la porosité entre ces formes littéraires. Dans "Il y a des choses que non" pour parler du dernier texte paru, comme dans le précédent d’ailleurs "Épître langue louve", j’ai travaillé des textes qui passent du vers (au sens de rythmique scandée par l’aller à la ligne) au poème en prose avec des inclusions de fragments de récit, de passages narratifs comme dans « Le livre, la table, la lampe » ou « Nous tous tant que nous sommes ». « Je ne sais l’Algérie que d’oreille » est un poème en prose narratif comme d’ailleurs l’est le poème en prose à son origine, chez Baudelaire par exemple, pour ne pas citer ensuite Michaux et bien d’autres. Ces variations font depuis longtemps partie du poétique.
En ce qui concerne plus spécifiquement le théâtre, ce qui, je crois, fait parler de théâtralité est l’oralité, le souffle et la dimension sonore présents dans mes textes poétiques, plus ou moins fortement suivant les textes, mais dans une perception du poème qui implique le corps, la respiration, les poumons, la bouche, la langue, les lèvres. Cette oralité est à l’origine du poème, quand, initialement, le poème était chanté ou proféré en public avec une structure d’ailleurs parfois même liée aux mouvements du chœur comme chez Pindare. Mais restons à aujourd’hui. La dimension orale, vocale du poème est présente dans la poésie contemporaine de manière différente, parfois, primordiale comme chez les performeurs. Je n’appartiens pas à ce courant de la poésie (si les courants d’ailleurs permettent de situer, ils ont aussi le défaut de rigidifier et d’enfermer dans des catégories simplificatrices voire caricaturales), mais la dimension sonore (le rythme, les échos et écarts) m’importe autant que la dimension visuelle des images. C’est, je pense, cette implication du corps et cette attention au sonore qui font écho avec le théâtre, lieu d’incarnation de la parole dans un corps, en même temps qu’écart aussi. Mon écriture de théâtre fait partie de ce « théâtre de langue », dont parle Michel Azama dans son panorama et son anthologie du Théâtre contemporain (Godot à Zucco aux éditions Théâtrales), où, avec justesse, il me classe, en cela elle est, de son côté, liée au poème et au travail moteur de la langue.
Je parlerai donc plutôt de dimension autant orale qu’écrite de la langue plutôt que de théâtralité, qui est un terme plus large et implique aussi une dramaturgie. Dramaturgie qui a existé aussi dans le poème notamment dans le « poème dramatique » au sens initial où « drame » signifie action et non pas mélo, histoire sombre comme souvent aujourd’hui. Racine est à la fois poète et auteur dramatique indissociablement, mais ses textes, pour poétiques qu’ils soient absolument, sont du théâtre. Mes textes en poésie sont du poème quelle que soit la dimension « théâtrale », et je préfèrerais quasi dire « pulmonaire », qu’ils peuvent parfois, car ce n’est pas toujours le cas, déployer.
L’acte d’écrire lui-même n’isole-t-il pas, justement ou injustement, l’auteur du monde que ses mots disent, crient, énoncent ou dénoncent ?
Je n’en ai pas le sentiment. L’écriture est au contraire une façon d’aller au monde, d’être présent à lui, de le questionner, de le penser à travers la langue. Je n’ai pas cette représentation du poète isolé, qui est très loin de moi comme de ma façon de vivre et d’écrire.
Bien sûr l’écriture exige distance, y compris recul par rapport à ses propres sensations et émotions, de façon à les rendre audibles si je puis dire, à donner place à celui qui lira. Car la question de qui écrit n’est pas de sentir ou de penser – tout le monde le fait et l’écrivain comme les autres- mais de faire ressentir et de mouvoir l’autre (émouvoir c’est mettre en mouvement) ; l’acte artistique est tentative de partage de ce qui est éminemment singulier ; quand il y parvient c’est qu’il atteint ce singulier partageable qui peut toucher alors sinon tout le monde du moins n’importe qui… Mais cette distance interne à l’acte d’écrire n’a rien à voir avec une quelconque coupure avec le monde.
C’est ici et maintenant que j’écris, dans et avec cet ici et maintenant et avec aussi le ici et maintenant de la langue et de l’histoire de l’écriture.
Ce texte Il y a des choses que non a, il est vrai, plus particulièrement, des accents de dénonciation ou d’indignation, mais cela ne le résume pas. J’écris aussi des essais, je donne des conférences, qui, elles, sont le lieu d’une autre parole et d’une autre écriture. Tout ne se mélange pas même si c’est une voix et une vision qui traversent ce qu’écrit chaque écrivain. On ne saurait pour autant l’assigner à un seul versant de sa parole. C’est justement le pluriel des tonalités et des voix, que permet le poème. Il est polyphonique, polysémique. C’est cette pluralité, ces nuances que je travaille dans tous mes textes. Entre « Célébration de l’espèce » « L’Inachevé de soi » ou « Lisant Lucrèce » elles sont très distinctes même si un même fil conducteur les lie. Le fil conducteur, le pivot de ce livre, c’est l’histoire, notre histoire collective qui emporte les minuscules histoires de chacun et chacune. C’est ce qui en fait la cohérence, et j’emploie toujours le terme « livre » et non « recueil » car je ne rassemble pas des poèmes épars, même si se juxtaposent des poèmes écrits à des moments différents, chaque livre que j’écris est construit et structuré par une cohérence interne, qui va faire dire par exemple que La mort n’est jamais comme est charpenté autour de la perte et du deuil, Épître langue louve autour de l’amour, Il y a des choses que non autour de l’histoire, mais tous parlent d’amour, de vie, de mort, de notre histoire et de nos histoires. L’amour est fortement présent dans Il y a des choses que non sous ses multiples formes, y compris de l’éros, même si le livre s’ordonne autour de l’écho de l’histoire.
Et puis comme je l’écris dans « Le livre, la table, la lampe », il ne faut pas oublier que le lecteur se lit aussi à travers un livre, qu’il y a égale part. Certains retiendront davantage l’indignation qui résonne dans Il y a des choses que non, et elle est présente, d’autres le questionnement intérieur, et il est présent, d’autres encore la célébration de l’amour comme contrepoint à l’horreur souvent de notre histoire, et elle est présente… Fort heureusement un livre est une liberté et le poème plus que tout, lui qui est antithétique de tout système et encore plus de l’illustration d’une thèse. Il est pluriel plurivoque… et le lecteur privilégie aussi ce qui le touche de manière plus vive. Nous avons tous fait l’expérience de la relecture de livres, dont nous découvrons parfois des années plus tard des dimensions auxquelles nous avions été moins sensibles lors d’une première lecture. Un livre est vivant. Vivant de la vie de son auteur, de sa sensibilité, de son histoire, de sa vision des choses mais aussi de celles de ses lecteurs. On n’écrit pas hors de la conscience de ce partage. Une fois le livre écrit, il échappe à l’auteur, appartient aussi aux lecteurs et à leurs lectures plurielles…
Diriez-vous que vous êtes entrée en poésie comme on entre en résistance ? Ce choix littéraire, s’il en est un, s’impose-t-il à vous comme une évidence ?
Non, je ne dirais pas cela. Déjà ma réponse précédente soulignait que réduire à un seul terme une écriture l’enfermerait dans le schématisme d’un étiquetage, qui est aux antipodes de l’écriture. Il y a longtemps que je suis entrée en poésie et on ne peut pas ramener ce que j’écris à ce mot de « résistance », ou alors il faut le prendre dans une sens très large quand toute démarche artistique s’oppose au lieu commun, au déjà dit et au pré-pensé. À un monde où règne le minimum de sens sur le maximum de surface, l’écriture, et le poème notamment, oppose un maximum de sens sur le minimum de surface ! C’est lecteur actif que l’écriture appelle et non une clientèle passive d’un supermarché de la non pensée. Une écriture dense, résistante au double sens de nourricière et non prédigérée, oui, mais ne faisons pas de ce mot, qui apparaît dans ce livre et que je définis d’ailleurs comme « élan allant » dans « Le livre, la table, la lampe », une sorte de manifeste de mon écriture qu’il n’est pas.
Ce livre, Il y a des choses que non est, certes, plus spécifiquement ancré dans un rapport au monde, non pas politique au sens courant du terme, mais en rapport avec le présent et l’avenir de la « polis », de la cité, aujourd’hui mondiale. Mes livres le sont toujours plus ou moins, mais ce dernier a répondu à la nécessité intérieure de ne pas rester muet devant ce qui se passe en ce moment et qui suscite interrogations, inquiétudes voire angoisses. Même si mon texte n’aborde pas ces questions frontalement, dans un engagement direct, qui n’est pas ma manière, mais à travers une méditation plus large sur l’histoire et sur notre humanité.
Le livre s’articule autour du texte central « l’Inachevé de soi » avec de part et d’autres trois poèmes tournés vers la mémoire de notre histoire récente (dernière guerre mondiale, guerre d’Algérie) et vers notre présent et notre avenir (« Célébration de l’espèce », « Je marche » etc), les deux thèmes se mêlant d’ailleurs dans les textes. Alors oui, résistance car « il y a des choses que non ! », mais non, pas seulement, alliance et célébration aussi car « il y a des choses que oui ! ». Et le livre fait part à la fois à ces choses que non (l’humiliation, la destruction de l’homme par l’homme…) et à ces choses que oui (la présence au monde, l’amour, la jouissance, le lien qui aussi lie l’homme à l’homme…). Certes la part d’indignation est forte, mais pas plus qu’il n’y a de mort sans vie et inversement, il n’y a d’indignation sans espérance. C’est ce paradoxe, cette dualité que d’une manière ou d’une autre expriment tous les textes du livre.
Dans un monde de plus en plus numérique, où l’immédiateté de l’image maquille souvent les informations, souhaitez-vous que votre poésie s’inscrive dans la justesse ou peut-elle s’aventurer dans la démesure, l’exagération ?
La justesse, essentielle pour moi, mais il n’est pour personne ni évident ni aisé de l’approcher. Cela dit, il peut arriver que cette justesse passe par l’emportement de la parole, mais c’est choix d’écriture ponctuel et conscient. On ne peut pas rabattre la parole poétique sur l’analyse. Même si le poème fait aussi report de la réalité à sa manière, il n’est ni du reportage ni du commentaire ni encore moins de l’information. S’il « informe » c’est quasi au sens étymologique, en donnant « forme » d’une autre manière que la langue figée du lieu commun, la langue de bois comme on dit familièrement. C’est d’abord dans et avec la langue que le poète fait insurrection au sens où il déroute, détourne d’une langue qui, à force de se contenir et de s’affadir, ne « dit » plus rien. De toute façon le « dire » du poème est d’autre nature. Le poème n’est pas là pour dénoncer la fausseté d’une information, il y a de bons journalistes et de bonnes émissions pour cela… Le poème change le point de vue, décale, distance, amplifie ou réduit, c’est selon, grossissant à la loupe ou réduisant comme une opération alchimique, ce qui est tout autre chose. Il essaye par là de faire entendre, là encore au double sens d’ouïr et de comprendre.
Le numérique quant à lui ne change pas grand chose à la visée et au travail du poème. C’est un outil. Un outil de diffusion du poème aussi. Beaucoup de revues sont sur site, j’en ai moi-même un (www.claude-ber.org). Il circule aussi du poème sur les réseaux. A une époque lointaine où on s’interrogeait sur la radio, Duhamel, je crois, avait dit qu’elle ne minimisait ni n’augmentait la bêtise, mais la rendait plus sonore, remarque qui remettait un outil à la place de ce qu’il est. Tout dépend de ce qu’on en fait.
Cela ne me conduit pas à négliger ce que peut représenter la révolution numérique, analogue à celle de l’imprimerie, mais ce changement concerne tous les domaines et bouleverse en tous sens nos modes de vie. Il ouvre la porte au déversoir d’imbécillité et de haine que l’on peut trouver sur internet, mais aussi à la diffusion amplifiée de l’inverse et du savoir. J’écris depuis longtemps sur ordinateur, mes livres sont publiés en version papier, certains textes aussi en version numérique. Beaucoup sont sur sites.
On peut évidemment se demander si cela change quelque chose au poème. Oui et non à la fois, mais pas simplement parce que le support est un écran lumineux, même si la lecture s’y modifie par rapport aux pages d’un livre, mais parce que cela est notre monde ici et maintenant et que comme je le disais précédemment le poème écrit avec et dans ici et maintenant en essayant de ne pas y être totalement absorbé, dans l’aveuglement du « nez sur le guidon » pour le dire à la diable. Ce recul, cette distance est dans la langue qui travaille, le travaille et nous travaille en même temps. Une langue à l’œuvre dans tous les sens du terme. Qui essaye de faire mouvement, de mettre en mouvement, de déplacer, décaler, raviver l’écoute et le regard quand le poème dit ce qui seulement peut se dire « en » poésie et qui échappe à la parole ustensilitaire.
Propos recueillis par Mireille Sanchez

Un jour l’enfant que j’étais, ne sachant guère de quoi elle parlait, demande à sa grand-mère pourquoi elle avait fait de la Résistance. – Ma fille, répond-elle, il y a des choses que non. Tu ne sauras peut-être pas toujours à quoi dire oui, mais sache à quoi dire non. Je ne sais pas si j’ai su, mais j’ai essayé.
Claude Ber, de son écriture tout à la fois puissante et subtile, fait sien le principe de sa grand mère qu’elle inscrit dans sa poésie avec une force de conviction inébranlable. Sept textes se succèdent au fil des pages du livre, de prose ou de vers ciselés, ajustés, animés du souffle de la résistance comme Le livre, la table, la lampe ou Je ne sais l’Algérie que d’oreille. Un autre texte, L’inachevé de soi, où - il est dur de dire le simple, l’émotion ténue -, expose la perspective d’un monde où nous pouvons être libres, une manière de dire pour sur-vivre, une façon d’être, - le meilleur s’arrête en nous et y demeure -. Et si le fil conducteur du livre est l’Histoire, le lien ténue et fort à la fois, d’un texte à l’autre, sont les minuscules histoires (et les immenses aspirations) qui rendent uniques les vies de chacun. Ainsi dans la Célébration de l’espèce ou Je marche, se mêlent présent collectif et avenir personnel. La lecture d’Il y a des choses que non est plurielle, au lecteur de s’approprier les textes, de leur donner un sens au-travers de son histoire propre, de ses émotions et de ses désirs.
Il faut lire Claude Ber pour la puissance du texte d’une femme libre et solidaire, pour les mots justement écrits et qui disent non à l’inacceptable. Il n’y a aucune fatalité dans la pensée de l’auteure, juste des encres jetées sur le papier pour vivre, résister et exister car il y a dans ce livre tant "de choses que oui !"
Mireille SANCHEZ

Extraits :
Nous tous tant que nous sommes
Qu’est-ce qui reste, demande-t-elle, une fois rabattu le caquet de la parole sur son impuissance ? Qui saura, je dis, arraisonner la langue à l’impossible ? La voilà qui se couche chien tremblant, la queue entre les pattes au seuil de l’inutile. Pitié pour ceux qui s’obstinent et peinent aux mots comme au silence. En l’un et l’autre rien que nos histoires de peu. Dans le débris de syllabes, il y a du vrai de nous.
Le livre la table la lampe
Il faut un sac à dos pour un bivouac si précaire qu’est vivre. A ce d"jeuner sur l’herbe d’une vie j’ai fait de poésie un plat de résistance…
L’inachevé de soi
Toujours la langue veut dire. L’air. L’eau. La terre. Les écluses du corps. Les séjours de l’esprit. L’immensité captée dans un miroir de poche. Le loin de la fenêtre vu. Ciel découpé au carreau et sa hauteur à portée de main. Lumière traversière que je traverse comme un chuchotement tant est naine ma taille à proportion. Instant précieux. Fugacement, sur la soie tiède d’un rai de lumière le temps voluptueux. Derrière la herse de rayons, une perfection accessible. Clarté de l’air tombée des toits pentus…
Je ne sais l’Algérie que d’oreille
Entre le bavardage de la conciergerie planétaire et le chant lointain de ceux qui se souviennent d’une langue et d’une terre, où se dessinent les silhouettes nerveuses et émaciées de ceux que je ne connais pas et qu’à peine j’imagine, j’entends le nom. Ce sont images non d’œil mais d’oreille. Je ne connais l’Algérie que d’oreille, du ouï-dire de ses exilés et de ses poètes.
Célébration de l’espèce
Il faut être un joyau de l’espèce pour ne pas vouer aux gémonies une espèce aussi bornée et destructrice que mon espèce…
Lisant Lucrèce
Traversent-ils encor la rumeur du poème
le plaisir d’Épicure et l’ampleur de Lucrèce
leur saveur conjuguée de savoir et sagesse ?
Je marche
Je marche avec, contre, à la suite ou à rebours des autres et de moi-même dans l’alerte de l’amour et le difficile du temps…
Je marche dans un début de siècle pâle, ses exactions, son bruitage de paroles impuissantes, ses délires ressuscités…
"Il y a des choses que non", de Claude Ber. Éditions Bruno Doucey. 112 pages. 14,50 €.

VERSO ARTS & LETTRES, Gérard-Georges Lemaire

Il y a des choses que non, Claude Ber, Editions Bruno Doucey, 112 p., 14,50 euro.

Claude Ber est d'abord poétesse. Et dans ce livre en prose, c'est encore comme telle qu'elle écrit, même si elle choisi de nous parler en prose (il y a néanmoins de brefs moments qui sont purement poétiques). Si l'ouvre comprend sept parties, on ne peut guère parler de parties distinctes, mais de moments de son écriture. De plus, chacune de ces parties est elle-même subdivisée en passages plus ou moins courts. Disons que c'est un exercice de la mémoire ou, plus précisément, c'est la mémoire qui s'impose et lui dicte ses volontés. Car la mémoire est exigeante et ne peut se satisfaire d'allusions. L 'auteur, au début de l'ouvrage, retourne sur ses pas, retrouve son enfance, et cette enfance se déroulait sous l'Occupation. Et là, la figure d'un homme, qui se prénomme René s'impose a elle. Il y a la mort du père, le vide qu'il a laissé, la résistance et la figure légendaire de René. Puis elle fait un éloge de l'espèce, la nôtre évidemment, et la juge avec distance et une grand méfiance. Elle la décrit sans s'attendrir, la dissèque, en analyse les faits et gestes et n'en tire pas souvent des conclusions glorieuses. La femme qui se confie au lecteur est plutôt désabusée, mais elle n'a pas renfoncé. Elle ne se fait aucune illusion : « Le coeur de mon espèce est un charnier métaphysique de la mort », écrit-elle. Mais elle ne sombre pas dans le pur désespoir. Cette vérité ne lui fait pas peur. Et elle songe après ces méditations à l'Algérie qu'elle n'a pas connue, mais qui a été omniprésente dans sa vie comme dans celle de la majorité des Français qui ont connu l'époque de la guerre. Elle narre cette relation différée par le souvenir de signes qu'elle laissait dans l'espace social. Dans la vie de la narratrice, ce nom a été un étrange poison dans une jeunesse vécue comme toutes les jeunesses, avec appréhension et désinvolture. Enfin, il y a un chapitre introspectif et d'autres encore, dont un qui est un éloge passionné de Lucrèce. Je ne vais pas vous raconter tout le livre ! Mais il mérite vraiment d'être lu, car il possède une belle écriture et est sous-tendue par des pensées fines.

BABELIO, Manuel Charrier

Claude Ber est une voix majeure de la poésie contemporaine, son nouveau recueil 'Il y a des choses que non' vient de paraître aux éditions Bruno Doucey. Élevée dans une famille de résistants, elle demande un jour à sa grand-mère pourquoi elle s'était engagée dans la résistance "-Ma fille, répond-elle, il y a des choses que non." Parole simple et définitive que le poète brandit comme un avertissement pour notre époque. L'écriture de Claude Ber est dense et profonde, plus grave que dans ses précédents recueils, plus que jamais clairvoyante et confiante en la force de la parole. "Le vent se lève comme un livre,
Tu es l'aimé ou l'aimée le corps de mes mains. Et nous nous souvenons de caresses et de plénitude de la peau. Habitée. Bâtie. Fraisée sur le décisif de vivre.
Un horizon profond soudain
sa trouée. Une droite sur un plan d'architecte.
Le vent peut être une lumière. Et par instants nous aussi éclairer."

FRANCOFANS Matthias Vincenot

Matthias Vincenot, Le mot et la note, « Violences et mémoire »

Rarement élection présidentielle aura autant déchaîné de violences en tout genre, à rebours des conventions et des codes régissant la vie politique, dont les principes ont, depuis quelques années, volé en éclats. Il s’en faudrait de peu d’entendre dans la bouche des candidats à la les mots de « C’est un air » de Léo Ferré : « J’te dis "Salope", tu m’dis "Ta gueule" ».

On se dispute finalement assez peu dans la chanson, même si Juliette et François Morel nous enjoignaient en 2005 à ne pas jeter « Mémère dans les orties », avec quelques insultes désuètes et savoureuses. C’est aujourd’hui Askehoug qui, dans son nouvel album, rocke avec finesse le processus d’une dispute, où il clame : « Amour de ma vie / Tu ne seras jamais mon amie ». Il présente également « La guerre des animaux », où toute ressemblance avec la période électorale actuelle serait purement fortuite.

Les disputes sont souvent stériles, mais les colères régénérantes. Il y a des choses que non, nous dit Claude Ber, à travers le titre de son nouveau recueil paru aux éditions Bruno Doucey. Il s’agit des mots que lui disait sa grand-mère engagée dans la Résistance. A travers ce principe, elle livre des convictions tout en délivrant une attitude de vie, et met la langue poétique au centre de son itinéraire. Entre poème en prose et prose poétique, son écriture unique et personnelle incarne sa voix, tant il faut l’entendre dire ses œuvres. Attentive à la force des mots autant qu’aux errements de l’époque, elle écrit : « Il est dur de dire le simple, l’émotion ténue, la crainte que demain nous ne détruisions l’entier de la terre et pour la première fois peut-être l’angoisse de la mort de l’espèce plus grande que celle de sa propre mort ».

Face à ces craintes, il nous reste la volonté de préserver la liberté, qu’Enrico Macias ne s’est jamais lassé de chanter, depuis que, rentré d’Algérie en métropole en 1962 avec les autres pieds noirs, il a connu une sorte d’exil dans son propre pays. Sa voix charrie la chaleur humaine et l’espérance. Tout au long de ce nouvel album, Les clefs, il résume sa philosophie d’homme et d’artiste, avec plus de profondeur qu’il n’y paraît : « On ne regarde jamais en arrière / Le temps passe mais n’efface pas / Nos plus beaux souvenirs ». Marc Estève, mais aussi Emmanuel Da Silva et Bruno Maman, notamment, lui concoctent des mots qui sonnent juste et qu’il s’approprie, jusqu’au plus intime, avec la mort récente de sa femme.

Didier Barbelivien, qui lui a écrit un certain nombre de ses plus belles chansons, vient de faire paraître un album, Amours de moi, où la nostalgie nous effleure et où parfois la gravité affleure. Il a la bonne idée de reprendre « Les amants d’Oradour », de Gérard Berliner, du nom de ce village de Haute-Vienne dont les habitants ont été massacrés par les nazis en 1944, et dont l’horreur doit nourrir la mémoire, cette mémoire qu’il est important de ne pas instrumentaliser pour satisfaire des clientèles électorales.


TRIAGES, juin 2017, article d'Alexis Pelletier

Avec Il y a des choses que non, Claude Ber offre un recueil de sept poèmes qui sont délibérément liés à notre époque, même s’ils plongent dans les souvenirs de l’enfance et de l’Histoire. Ces liens avec le passé ne sont évidemment jamais faits pour évoquer une nostalgie mais pour mettre en acte – c’est le propre du poème, d’ailleurs – la nécessité d’être présent à l’aujourd’hui (pour emprunter un mot à Mallarmé), aussi bien dans ce qu’il a de désespérant, de tragique que dans ce qu’il permet toujours de dire la beauté.
La progression du livre, dans son organisation est réfléchie. Les trois premiers poèmes (« Le livre la table la lampe », « Célébration de l’espèce » et « Je ne sais l’Algérie que d’oreille ») établissent un constat sur l’époque qui ouvre à la pièce centrale « L’inachevé de soi ». Puis les trois dernières parties disent avec le poème comment le présent ouvre à la responsabilité d’une langue qui sait lier la résonnance des époques à la déraison du verbe poétique.
D’une manière générale, la parole poétique de Claude Ber est celle d’une abondance figurative qui de références en souvenirs se construit au risque de la parole.
Les références commencent donc par celles d’une enfance qui à certains moments fait se rencontrer la démesure du langage et la prise de conscience de soi et des autres. Louise, la grand-mère, « paysanne analphabète » (p.88) est celle qui donne le titre. La force de son dire est un appel à la responsabilité qui fonctionne presque comme un talisman pour Claude Ber. Elle rejoint, dans les souvenirs de ce livre, l’image de son père, René Issaurat, commandant de Compagnie FFI, celle de René Char et l’apparition « d’adultes inscrivant en rouge sur un mur […] Vive l’Algérie Algérienne » (p.40).
Avec « les deux René », « Le livre la table la lampe » se construit. Il fait comprendre aux lectrices et lecteurs une notion centrale dans l’écriture de Claude Ber. Celle du passage. L’autobiographique ouvre au poétique qui se crée par une sorte d’esthétique du mélange entre la réflexion, la méditation, le souvenir, l’exclamation, la colère, le plaisir de versifier et l’amour. Et le poème d’être, devant toute les raisons qui poussent à répéter la phrase de la grand-mère, « comme un coin de dans le gras de la parole / obstinément poème » (p.23). C’est dire qu’il est la force qui demande à crier et à dénoncer, tout en gardant la capacité de prononcer, au moment opportun, un oui d’acquiescement. Un acquiescement, d’ailleurs qui relève toujours d’un acte amoureux sans concession aucune : « Dans la mélodie d’une voix la berceuse et le psaume, la colère et l’injure, la louange des anges et l’insolence libertine. » (p.73).
La « Célébration de l’espèce » est peut-être un moment plus désespéré dans l’ouvrage. Si l’espèce humaine est bien mienne pour l’auteure, elle aussi celle qui se construit son « charnier métaphysique de la mort » (p.34), ce qu’aucun animal ne fait. L’accompagnent de cette espèce, par le poème, devient alors plus complexe. Certes, il est question de l’insoumission, du rire, de la révolte, de la résistance, de la dignité, des trésors d’intelligence et de la grandeur de l’espèce. Mais la masse de noirceurs qui l’accompagne fait que le poème bute un temps sur une question : « Comment célébrer cette tragique espèce qui se débat mortellement dans sa terreur de la mort ? » (p.35)
La réponse vient ensuite, par l’expérience encore, celle d’une gamine qui découvre avec la Guerre d’Algérie que le poème s’inscrit contre toute parole d’asservissement. Et cette découverte, il convient à la fois d’en connaître mais aussi d’en préserver la naïveté : « L’insurrection dans la langue contre la soumission de la parole. Mais ce n’est qu’une figure. Je le sais aussi. » (p.48).
Dès lors, si la poésie peut faire signe vers une sorte de raréfaction du signe, ou plutôt un effort constant de lutte contre la raréfaction de la langue, elle jouit d’une sorte d’abondance figurative qui lui permet d’asseoir sa force : « Le mot est un lièvre dont on attend le bond » (p.74). Et ce constat métaphorique ouvre une réelle joie : « Le meilleur s’arrête en nous et y demeure. » (p.75). Et c’est bien sûr le nous amoureux d’un ouvrage comme Epître lange louve qui s’inscrit en regard de « L’inachevé de soi ».
Ainsi, à travers ce livre, notre époque est en jeu – sans qu’il s’agisse d’ailleurs de poèmes engagés. Chaque poète répète la nécessité d’être présent au monde. Même dans le jeu rhétorique qui profite d’un hommage « Lisant Lucrèce » pour s’amuser avec la prosodie de l’alexandrin classique afin de trouver – c’est un jeu sérieux, donc – « un espace éphémère / où à la règle se plie toute justesse. » (p.84). Il faut donc aller de l’avant. Et le dernier poème jouant de l’anaphore en « Je marche », s’inscrit dans cette attitude, d’une manière à la fois humble et déterminée.
Humble parce Claude Ber sait la contradiction humaine qui fait que « nous nous endormons sur des couches faites par nous pour y naître et mourir, absents des deux côtés des mains et dans nos bouches qui chantent des ballades amoureuses, entonnent des hymnes guerriers, psalmodient des prières » (p.101). Déterminée, parce qu’« Il y a des choses que non » et qu’à cette certitude s’ajoute une attirance inaliénable pour « le disparu d’une aube, où aurait lieu un banquet, une fête, un jour de délices et de fables » (p.105).



REVUE DIÉRÈSE n°70, juin 2017, article de Jeanine BAUDE

Il y a des choses que non de Claude Ber (Éditions Bruno Doucey, 2017

Je lis Claude Ber depuis longtemps et je sais : la sortie d’un livre de Claude est toujours un évènement. Mais, celui-là, plus que les autres. Selon mon sentiment de lectrice, il s’agit là de son meilleur ouvrage. Ces choses, « ces choses que non » sont un brûlot où violence et lucidité, affinités et partages (lecture de Lucrèce) parcourent l’histoire littéraire, s’y inscrivent dans la durée et veulent faire trembler fortement le vent noir de l’Histoire, la grande, celle d’hier et celle d’aujourd’hui.

L’histoire d’hier, en premier, la guerre de 39-45 et ses prémices, ses conclusions, non finales, qui interpellent notre aujourd’hui, dans sa cruelle et féroce densité. Son écartèlement. La phrase-titre, d’abord : Il y a des choses que non, sont les propos d’une grand-mère militante qui ne s’en laissait pas compter et qui a influencé hautement la personnalité de l’écrivain Claude Ber dans ses tâtonnements comme dans ses certitudes : « Il y a des choses que non » ma petite, tu sauras plus tard. Et elle a su. Elle nous transmet en direct, dans une parole juste, un langage certifié : « la mécanique à vif dans la langue », l’écho de ce souffle, de ce « parler dépareillé » de Louise (la grand-mère), « la cuisine des mots râpés jusqu’à la corde » et cela file son train de résonnances, de grandeurs, depuis les paroles de ces « exilés, immigrés, résistants, syndicalistes », ceux de sa famille libertaire… Jusqu’à la Guerre d’Algérie qu’elle ne connaît que d’oreille. Par tous ces sons venus d’ailleurs, ou de la main qui écrit entre les failles de l’existence, mais qui viennent d’eux aussi, dans cette rue de village interdite que l’auteur traversait fièrement avec eux tous, banderoles en mains : celle où se situait « la maisondesarabes » dont les habitants, selon les dires du bavardage commun et lourd « des autres » étaient considérés comme des renégats, des pestiférés car ils volaient les enfants.

Sans oublier, la Résistance, bien sûr, marquée aussi des fers et du sceau de la famille. Celle du père : René, qui est commandant comme l’autre « René », le poète Char, dans le maquis de Céreste. Ils sont donc frères de sang et ce sang Claude Ber le désigne d’une plume acérée, dans l’envoûtement du souvenir : le bureau du père dont elle touche les objets avec émotion mais aussi en parcourant les collines de la révolte « dans la nuit sans lampe et sans étoile des adrets ». « Dans le bruit des cascades sous les aiguilles de pin », dans les entrelacs de ces ruisseaux et de ces drailles qui devenaient rouges : rouge sang à la palette d’arrêt du déversoir, quand les hommes tombaient en nombre dans le cours d’eau : leur dernière demeure.

En ce qui concerne l’histoire d’aujourd’hui –mais n’est-elle pas de tous les temps ? Claude Ber nous offre un chant choral, une diatribe, des relances, des retours, d’époustouflantes résurgences (à hauteur de Sorgue, clin d’œil que je fais aux deux René) ; de la scène, du fracas, de l’épistolaire et du chanteur de rues. On entend bruisser les voyous, les poètes du XVIe siècle, Villon et les autres, tandis qu’ils ferraillent sur les pavés, les parvis d’une Cour des miracles. On y va ! On boit, on trinque et on s’en ressert de l’épopée dans le vif de la révolte, l’écrit à la lame du stylet, de l’épée et même du burin (pour inscrire les mots hurlants dans le marbre) car sculpture, écriture et batailles vont de pair, agapes aussi. C’est joyeux, c’est tonitruant, c’est décapant, dérangeant. Voilà, le mot lâché : Il faut que ce livre dérange. Il le fait. J’en suis fière. Je vous laisse goûter la parole de Claude, sa Célébration de l’espèce : « Tout rentre tout fait ventre dans le carnage de mon espèce par mon espèce. Mon espèce est le meilleur auxiliaire de la mort et des souffrances de mon espèce. Mon espèce étripe mon espèce au nom de l’amour et de la liberté, de la justice, de la vérité et de tous les anciens et futurs paradis de l’espèce ». « Comment célébrer l’insoumission de mon espèce asservie par mon espèce, le rire cosmique de mon espèce, la révolte tenace de mon espèce contre la tyrannie de mon espèce, la douleur délicate de mon espèce outragée par mon espèce […] » Comment ? C’est précisément la question, dans le droit fil de Shakespeare, qui dérange, qui vous harcèle et que Claude Ber vous pose.



LA NOUVELLE QUINZAINE LITTÉRAIRE n°1172, 01 mai 2017, article d’Isabelle Levesque

Des mots, des silences et des choses. Le refus en héritage
par Isabelle Lévesque


Faire sonner le titre dans une formule d’injonction impersonnelle et familière : Il y a des choses que non. Ce refus, repris de la grand-mère paysanne, n’est pas passif, comme celui de Bartleby. Pour la grandmère résistante, c’est un « non » de combat.
Claude Ber
Il y a des choses que non
(Bruno Doucey)
Ce non est ancré dans la mémoire affective de l’auteur, il a forgé son rapport aux mots et à la vie. La première des sept sections du livre, « Le livre la table la lampe », raconte la mort du père, René Issaurat, « commandant René » pour les FFI de Provence, compagnon de René Char, et la découverte par sa fille de seize ans d’une sacoche contenant divers documents sur sa guerre, dont des fiches sur les cent cinquante hommes qu’il commandait…La « langue » brandie, celle du combat, « tient ferme le poème en bouche dans la langue du b...

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POEZIBAO juin 2017, article de Claudine Bohi

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(Note de lecture), Claude Ber, "Il y a des choses que non", par Claudine Bohi

Le titre du nouveau recueil de Claude Ber sonne comme un cri. Et c'en est effectivement un. Ce cri est celui de Louise, la grand-mère de la poète, donnant à sa petite fille une définition de la résistance, dans cet après-guerre douloureux où se mêlent encore pour elle les voix de René Char et celle de René Issaurat le père, dans le souvenir de leurs maquis.
Et le livre tout entier est un appel à résister aujourd'hui comme hier, à lutter contre tout ce qui brise le monde et les hommes, et contre ce qui les fait mourir. Contre tout ce qui nous fait errants d'un chaos sans nom, sans signification, et d'une rare violence.
« Pourquoi nous passons-nous la mort de mains en mains ? »
« Non, à toutes les formes d'asservissement, c'est non. De tous les côtés à la fois et en même temps, non. De n'importe quel côté, non. Là et là et là encore là non. La domination non. La mondialisation marchande non. Les nationalismes non. Les fanatismes religieux non. Les utopies meurtrières non. Les realpolitiks non. Je ne sais dire que non. Sans arrêt non. Avec si peu de oui à glisser dans l'interstice...
Finalement c'est non jusque dans la langue. »

IL Y A DES CHOSES QUE NON !

Mais le livre de Claude Ber peut aussi se lire comme une initiation, une traversée de l'horreur et du désespoir, un inventaire du chaos où nous nous débattons avec, au bout de ce non, la grandeur du oui au poème et du oui à l'amour !

Parcours initiatique où la résistance finale de la poète répond à la Résistance initiale de René Issaurat le père et du poète René Char, unis dans le même combat.

- « faisant histoire du poème et poème de l'histoire » « Le courage : leur legs. Que je reçois des yeux de l'un et des mots de l'autre ». partie 1 (le livre la table la lampe)

- « je marche avec, contre, à la suite ou à rebours des autres et de moi-même dans l'alerte de l'amour et le difficile du temps ». partie 7 (je marche)

Ce chemin commence par une « célébration de l'espèce », cette espèce humaine qui fait le jeu de la mort, qui sans cesse détruit la grandeur qui pourrait être la sienne. Qui préfère toujours, au bout du compte, la mort à l'amour.
« Le cœur de mon espèce est le charnier métaphysique de la mort.
Mais dans son cœur mon espèce ne cesse de pleurer sa mort et ses morts.
Telle est mon espèce qu'elle pleure les victimes et les morts dont elle remplit l'histoire de mon espèce.
Telle est mon espèce qu'elle célèbre la moelle de la vie dans l'os de la mort...
Ma malheureuse espèce affolée par la mort se jette follement au cou de la mort. Ma misérable espèce se meurt d'avoir nommé la mort. »
Douloureuse prise de conscience.

La deuxième étape est la traversée du drame algérien. « je ne sais l’Algérie que d'oreille »
« J'avais seulement compris qu'il fallait se méfier des pluriels. Les algériens, les pieds noirs, les hurons, les hommes, les femmes, les noirs, les juifs, les arabes, il fallait se méfier quand une phrase commençait ainsi. C'était comme une première règle de grammaire. »
Là encore, la parole du père a objecté que : « ce serait facile si on pouvait séparer les bons et les méchants une fois pour toutes, mais que c'était plus compliqué. »
Disant aussi se souvient-elle: « fais attention ma fille. Il faudra faire marcher ta cervelle. Les choses ne sont jamais simples. Il faut être vigilant. Veiller Bien. Et d'abord sur soi-même.
Une leçon difficile.

La troisième étape : « L'inachevé de soi » plonge dans l'intériorité :
Dire comment le monde nous fait et surtout comment il peut nous défaire. La destruction des corps, la destruction de la pensée. Le saccage de l'âme.
« Plus redoutable que le carnage des crocs la cupidité. L'aseptisé des usines à mort. L'inconsistance. Dans nos cerveaux vidés à la cuillère la chaîne de l'asservissement. Et le mutique du langage tordu sur lui-même comme une crampe. »
Devant la violence et la misère symbolique, quand le métier de vivre devient si difficile, quand « vivre n'est accordé que par intermittence. »
Quand « Parfois l'âme se déchire aux échardes de son nom »
Résister, résister, dire non....

Vient ensuite la nostalgie d'un temps où l'on pouvait lire Lucrèce et le faire résonner dans notre monde, « Lisant Lucrèce »
Cette partie travaille la perte de sens et de repères, quand « rien ne rassemble plus les fictions du multiple et notre multivers ».
« cet insensé du sens/conscience nue/ses miettes de briques/ tu l'entends/ questionnant/son bruitage de bouches sur le mutisme en fond/ sa tourbe sablonneuse/ tu l'entends/ murmurant ».
Quand il devient très difficile de vivre, et de comprendre.

Alors vient une sorte de constat final : « Nous tous tant que nous sommes »
« J'ai vu. Je
vois. Terrible
mais pas la vie
seulement nous
nous autres tant que nous sommes. »...

« Parfois la honte d'être humain, dit-elle. »

Résister, dire non. C'est le cri de Claude Ber.

Mais la grandeur de ce non, face à l'impuissance de la femme, revient à la langue. A la poésie et à cet extraordinaire espace de liberté qu'est la parole du poème, de son poème. C'est ce oui total à la poésie qui fait la force du texte dans la formidable puissance verbale de l'auteur.
Il faut dire les images, le souffle, le rythme, la musique de ce long poème. Toute cette « sorcellerie évocatoire » qui définit la poésie disait Baudelaire et qui nous laisse ici saisis, bouleversés et, curieusement requis dans un oui à la grandeur de vivre, et donc au combat, encore possible. Quand même !
C'est la grandeur de cette poésie, c'est la grandeur de l'art, que de parvenir à nous élever au-dessus de notre propre boue.
« Obstinément le poème » dit l'auteur.... « je n'ai vu que le poème et le courage faire pièce au terrible. C'est lui qui tranche les camps. »
« d'une certaine façon pour toujours j'en suis »
Il faut saluer dans ce livre la puissance du verbe poétique de Claude Ber.
Cette parole qui, à l'inverse du discours qui toujours s'épuise et se défait, nous remet au monde, parce que la parole poétique est une parole prise dans la chair.
On comprend donc qu'elle soit inséparable de l'amour.
Elle qui nous fait « aller au sens dans l'insensé ».

« il faut sac à dos pour un bivouac si précaire qu'est vivre. A ce déjeuner sur l'herbe d'une vie j'ai fait de poésie un plat de résistance qui peut sembler bourrative pitance, estouffa babi en patois alpin des Francs-Tireurs et que je traduis poésie égale maximum de sens sur minimum de surface
ration de survie pour des temps de disette mentale
sur la table de verre se sont scellées les lèvres à la parole
j'y demeure à l'ascendant
maison du ciel au répit des étoiles »....

Claudine Bohi

Claude Ber, Il y a des choses que non, Bruno Doucey éditions, 2017, 112 p., 14,50€ - lire un extrait de ce livre : (anthologie permanente) Claude Ber, "il y a des choses que non",




Mardi 6 Juin 2017
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22/11/2010