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09/02/2011



REVUE DE PRESSE

VUE DE VACHES - PRESSE -



1- J. G. REVUE AUTRE SUD 2009
Vues de vaches, textes de Claude Ber, photographies de Cyrille Derouineau, éditions de L’Amourier.

On sait depuis la charogne de Baudelaire qu’il n’y a pas de sujet poétique : il était donc temps de réhabiliter les vaches que le fabuliste ignore dans son bestiaire. Pourtant, l’Antiquité voyait en elles un parangon de beauté : Athéna n’est-elle pas la déesse aux yeux de vache ? De fait, dans les photographies de Cyrille Derouineau, leur regard a une profondeur qui touche. Stylisées en noir et blanc, saisies dans leur masse individuelle, en groupe, ou détaillées, elles possèdent la gravité d’animaux sacrés, et même leurs mamelles ou leur cul surprennent par leur solennité. Ces vues de vaches donnent le regard du photographe et de l’écrivain sur elles, mais aussi et surtout, du moins dans les textes de Claude Ber (trente-trois textes de prose, et trois poèmes) le regard qu’elles ne posent pas sur les trains, mais sur nous, ou plutôt qu’elles nous invitent à poser sur nous-mêmes, comme si nous nous reflétions dans leurs yeux placides comme l’éternité. Ces histoires de vaches, tantôt plaisantes — comme dans « Grammaticalement » ou « Cow-boy » où elles deviennent « vhaches de guerre » —, tantôt graves, sont l’occasion de descriptions précises de leurs différentes races ou de leurs attitudes, qui ressemblent furieusement aux nôtres, mais surtout d’évocations de souvenirs qui disent la naissance et la mort : de l’enfance dans les montagnes alpestres au cimetière près des Morvandelles. Le mystère des vaches est celui « de nos destinées », le savoir troué que l’on acquiert sur elles est à l’image de celui que nous possédons sur nous-mêmes. Les vaches sont « primitives » et nous croyons en être séparés par notre « cervelle de sapiens », et pourtant, la barbarie, « l’universelle boucherie » qu’elles subissent malgré elles est bien de notre fait. Vaches folles, vaches étiques et sacrées, vaches engraissées pour notre consommation démente, elles nous renvoient à notre propre folie, à notre « abomination ». Mammifères les uns et les autres, nous sommes pris dans le même mouvement : « Aux pis giclant de la vache sacrée jaillit la voie lactée de notre histoire ». Les vaches, et pas seulement Isis, la déesse vache, ont donc bien le droit d’être célébrées, dans leur matière, leur odeur, leur couleur, et leur éloge sera toujours trop, ou pas assez. La « non-collection » restera ouverte, sur « le souvenir et la croyance » : « je trairais un pis de voie lactée à la langue pendante / et sa salive / qui goutte dans l’odeur du fumier / je la prie ».




2 REVUE « ICI ET LÀ » MAISON DE LA POÉSIE DE SAINT QUENTIN EN YVELINES
http://www.maisondelapoesie.agglo-sqy.fr/le-centre-de-ressources/notes-de-lecture/

Vues de vaches
Textes de Claude Ber - Photographies de Cyrille Derouineau
éd. L’Amourier / Collection Carnets, 76 pages, 2009
25,00 € en librairie ou sur www.amourier.com


La première lecture est trompeuse.
Les titres qui paraissent en haut et à l’intérieur des pages de droite ne sont pas les titres des photographies (toutes à gauche), mais ceux des textes. La confusion vient que l’auteure ait choisi de commencer bon nombre de ces titres par Vue de vache… La première surprise (tiens, il y a une erreur de mise en pages, il manque des photos), et l’envie d’avertir l’éditeur de son erreur (par sympathie, des fois que l’ensemble du tirage présente les mêmes incongruités), passées, une lecture plus attentive apporte l’évidence : les titres sont ceux des textes. Cette remarque introduit une constatation : cet ouvrage, exceptionnel par son format (28x20, à l’italienne), sa qualité (pages intérieures en papier couché 135 g ., couverture épaisse) propose une double lecture et approche de la vache.

Le travail photographique de Cyrille Derouineau, auteur par ailleurs de remarquables ouvrages dans lesquels il associe ses noir et blanc urbains à un texte sombre d’un auteur de polar (Daeninckx, Pouy, Villard, Quint,…). Ici, rien d’urbain puisque les vaches sont, par définition, rurales. Ce noir et blanc sied à merveille aux robes de ces dames, prises souvent en des postures drolatiques surtout quand elles semblent poser pour l’objectif (quatre génisses nous regardant par-dessus un muret de pierres ; une vache en arrêt sur une voie ferrée ; un Normande la tête derrière un tronc ; une autre, marchant tout en fixant ostensiblement l’objectif ; la dernière faisant corps avec une mangeoire surdimensionnée). Ces instantanés de vie prêtent à sourire. De même ces morceaux choisis de vache, œil, croupe, pis, genou bouseux, queue battant ou au repos, mufle tendu, langue au naseau. Une seule image, en vérité, dit une tout autre réalité, ce moment où ce ne sont plus des vaches mais de la vache : entassées derrière la barrière métallique et de cordes, des vaches se bousculent et tendent le cou vers on ne sait quelle pitance sur un sol plus béton qu’herbe.
Blocs denses de prose s’étalant (à quelques rares exceptions près) sur toute la largeur de la page hormis la marge qui les éloigne symboliquement des photos qu’ils ne sont pas là pour illustrer mais compléter, les textes de Claude Ber quant à eux disent, visuellement déjà, toute la verve de l’écrivaine, cette capacité à s’emparer de la langue (de bœuf en l’occurrence) pour la régurgiter, chargée des sucs de la mémoire, des doux acides de l’observation, du sel de l’intelligence et de la connaissance. Bref, de ce que doit être un écrivain digne de ce nom.
Si, d’entrée, C.B. nous informe : Je ne suis pas collectionneuse, ne la prenez pas au sérieux : boulimique de mots, elle collectionne tout ce qui peut faire matière à dire.
Nous pourrions classer ces textes en trois catégories, d’ailleurs proposés dans un premier temps en alternance de page, puis d’une manière moins formelle, pour qui abordera le recueil dans le sens de la lecture :

* les textes de l’observatrice, les « vues de vaches », non de l’instantané comme l’est la photographie, mais du geste de la vache : la vache qui se gratte jusqu'à meugler devant la tique inaccessible ; la vache gourmande qui saisira d’un roulé rapide la botte de lupin et de mélampyre tendue à bout de bras ; la vache qui dodeline du col une berceuse d’une étrange douceur ; la vache qui à l’arbre se masse, etc. La vache telle qu’on peut la voir dans les champs, les prés, les alpages, exposée aux regards de tous et que l’écrivaine sait saisir pour en tracer le portrait aux multiples facettes ;
* les textes de l’érudite qui font entrer en jeu d’autres niveaux de la « lecture » de la vache : la mythologie (Isis, la déesse vache, tendant sa mamelle à Pharaon qui tète à même le pis sacré) ; la linguistique (Linguistiquement antithétique la bovidée !) ; la littérature (La vache est étonnement absente des fables) ; l’art (de la Vache de Kandinsky à celle de Duchamp, en passant par la petite vache étrusque en terre cuite de je ne sais plus quel musée de Toscane, la vach’art fait à la fois dans l’objet et dans l’espace) ; la tradition du combat des Reines (Elles arrivent bichonnées, bouclées, d’une coquetterie de star dans leur robe lustrée,…), etc.
* À ces textes-ci et ces textes-là répondent en écho ceux de l’être humain de mémoire et de son temps qui évoque sa propre enfance rurale, et la Tarine, une vache banale mais ma vache natale. Qui se remémore l’anecdote rapportée par sa mère des vaches qui broutèrent les langes étendus du nourrisson. Qui dit aussi sa colère face à la vilaine affaire des vaches folles qui a marqué, accidentellement, la vache d’un sceau d’infamie au demeurant strictement humain. Qui, (et là, si l’écriture est toujours aussi forte, je trouve la posture plus fragile et moins défendable) tout en refusant de renoncer à (sa) vocation carnivore, dit bien le fossé qui nous sépare des vaches, nous prédateurs, elles proies faciles : Dans leur humanité se loge le carnage de notre survie. Mais, ma chère Claude, nous eussions pu et pouvons encore survivre sans ce carnage perpétré depuis la nuit des temps. C’est une manière trop facile de se dédouaner. Plus loin, elle ose le parallélisme entre l’abattage à la chaîne et l’engraissage de bêtes forcées et les guerres humaines pour conclure qu’à cette universelle boucherie, nous nous rejoignons hommes et bêtes. Victimes sacrificielles ensemble poussée au portillon. Certes, mais qu’y peuvent les vaches, véritables et uniquement victimes sacrificielles, alors que dans les deux massacres, l’homme est seul coupable et quand il lui suffirait d’un peu plus d’humanité pour que tout s’arrête et rien ne se perpétue dans l’abomination ?
La vache s’installe dans le constant. Dans le texte Vache de mots (p.63), qui n’est pas conclusif mais aurait pu l’être, Claude Ber se penche sur sa propre écriture, risquant non sans humour un il y a des points communs entre (la littérature) et les vaches. Dans la lourdeur et la légèreté conjointes. Dans l’ascendant nourricier. Dans l’encornage.
Pour en arriver à dire l’impossibilité de dire : Il faudrait que soit exaucé l’antique rêve du mot ressemblant à la chose pour que je puisse, à vos clarines, vous rameuter et pour que cesse enfin d’être vache la vache à l’animal qu’elle nomme.
Et si la poète, insatisfaite, croit n’avoir pas su dire la chose, au moins nous aura-t-elle tracé au fil de ces pages, avec la subtile complicité du photographe, un portrait attachant, déroutant, proche, bref humain de l’animal finalement le plus exposé et le plus secret qui soit.

Jacques Fournier







 VUE DE VACHES - PRESSE -

Vendredi 4 Décembre 2009
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,
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Bruno Doucey 2020.







cb
22/11/2010