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09/02/2011



EXTRAITS D' OUVRAGES

EXTRAITS DE MÉDITATIONS DE LIEUX

Ed. de l'Amandier, avril 2010
TEXTES: Adrienne ARTH, Claude BER, Joëlle GARDES
PHOTOGRAPHIES ADRIENNE ARTH



EXTRAITS DE MÉDITATIONS DE LIEUX
Ces textes et les photographies qui les accompagnent sont nés d’une résidence d’artistes au Monastère de Saorge, qui a accueilli, en août 2006, les deux écrivains Claude Ber et Joëlle Gardes et la photographe Adrienne Arth. Réunis dans une démarche originale à la fois individuelle et collective, les trois artistes s’approprient à travers leurs formes spécifiques ces lieux chargés d’histoire, s’interrogeant sur leur parcours et sur leur art à travers le thème de « l’empêchement » choisi pour leur méditation.
A la manière de cet exercice spirituel qu’Ignace de Loyola nommait la « méditation de lieu » et qui devait élever de la contemplation des « choses visibles » à celle des « yeux de l’imagination », un va et vient se produit entre le dedans et le dehors, l’enceinte close du Monastère et le village, entre plongée en soi et questionnement de la destinée collective, entre l’immédiateté sensuelle du paysage et la spiritualité monacale.
De ces trois regards singuliers et liées par un même fil conducteur naît un triptyque original, qui ouvre au lecteur les portes d’un imaginaire et d’une méditation pluriels.


Méditations de lieux
Claude Ber
Pareil pour tous

Au mur un soleil marqué d’une sphère rouge. Le temps a tellement rongé la fresque – à peine trace de feuilles de laurier en équerre sur le pourtour – que je n’en déchiffre plus le motif. Soleil ouvert en visage avec, comme à l’arrière plan, la lunule écarlate de sa naissance ou de son extinction. Mes yeux vont, indécis, de cette menue monnaie des siècles que tant de moines ont contemplée, au cahier de notes prises hier. J’y ai inscrit : station 1 le village, l’enfance. La fin de la viande. station 2 : les tous morts.
Les autres cartouches sont encore plus effacés. C’est à la comparaison avec ceux des cellules mitoyennes que je repère bâton, épée, marteau, tenailles, cor de l’obéissance qui sonne l’appel du croyant. Seule la face christique d’un vert délavé et fondu dans le plâtre, comme essuyée au mouchoir de Véronique, est encore lisible à la tête du lit.
Sur la page, de l’interrompu: l’eau familière du lavoir, les calades abruptes de l’enfance dans ces villages perchés des vallées alpines où - « mounta cala » disait le patois- tout épouse la pente du versant : façades en biseau des maisons à flanc de rocher, raidillons plongeant à pic, brusques déboulées de ravines jusqu’en bas dans le coupant en V de la vallée où coule une des ces rivières torrents, Vésubie, Roya ou Verdon, dont les torsades serpentent de launes en cascades jusqu’à la mer.
De toute façon autre chose s’écrira que ce j’ai griffonné. Ce n’est que fagots. Petit bois à brûler pour allumer l’écriture. Et cette image, comme tout ici, remonte du lointain de l’enfance. Depuis combien de temps n’ai-je pas employé ni même entendu le mot fagot ? Je ne ramasse plus jamais de fagot. Autrefois oui. Et c’est bien « autrefois » qu’il faut dire comme les villageois de mon enfance pour qui ce mot désignait un temps non pas seulement passé – pour le passé on disait simplement « avant »- mais un temps révolu. Dont les manières, les habitudes, les croyances et même parfois le langage avaient disparu.
Autrefois, j’ai vécu dans un de ces villages perchés à flanc de montagne avec semblablement les rues pavées de pierres asymétriques, les marches et les parvis de grès, l’ardoise grise et glissante des toits, les restanques plantées d’oliviers, les bancs sous les marronniers et les tilleuls. Et, dès le 15 août, à l’horizon fermé des montagnes, ces fonds d’orage bleuissant la lumière du sud et couvrant d’immenses portions de paysage de leurs ailes d’ombres.
(...)
Le plein jour tape sur la pierre noire et éclaire d’un blanc cru la page du cahier où sont écrites mes raisons d’être ici : Résidence d’écriture à Saorge : déambulations et stations dans le lieu et en soi-même, méditation de lieu à la manière des Jésuites. Suit un liste de mots, une palette comme en contiennent tous mes carnets, indication de tonalité, où la matière des mots importe plus que leur sens. Déjà, dans cette prime enfance, que tout ici ravive, les noms me fascinaient. Ceux, rares, des insectes - la lucane, le prie-dieu, le scolopendre -, des pierres et des fleurs que je rapprochais par parenté sonore alliant les lauzes et la luzerne, le gré et le blé, l’ardoise et l’armoise, l’épeautre et l’épeire, collectionnant les plus rares comme celui de passiflore, dont je trouvais l’étrangeté étonnamment accordée à celle de cette fleur à étage, barbée de pistils à capuchons violets, hérissée d'antennes et posée comme un insecte sur sa coupole en rosace. Sa croix emblématique incarnait les pompes du rituel religieux et l’extrayait du catalogue floral pour la classer parmi les ornements sacerdotaux.
Assise en tailleur au milieu du pré, j’effeuillais en même temps la corolle et le mot. Pas-si-flore la passiflore, dont le nom cachait dans ses syllabes le pouvoir de la soustraire à sa destinée végétale et de conjurer le ternissement des teintes, le recroquevillement des feuilles et l'odeur légèrement putride des bouquets fanés et des couronnes du cimetière. Pas-si-flore-pas-si-folle la passiflore si différente des herbes, par définition toujours folles, comme les vierges de la parabole, proliférant, au gré de leur humeur, dans les champs et dans les jardins, entre les rangées bien soignées des plants de tomates ou d'aubergines, où il fallait les sarcler sans pitié.
Entre les plantes domestiquées, l'herbe rebelle hérissait un crin rétif, chiendent, rue, pissenlit, belladone, chélidoine, saponaire, qui arraché ici, repoussait plus loin avec une vigueur accrue, s'élançant à la conquête des cimes. Ma préférence allait à l'herbe fine et droite, cinglant le blanc du ciel de traits capricieux, toison vibrant sous la lumière, pelage duveteux d'une terre sensitive. Frémissantes, clignotantes de reflets, couchées puis redressées par le souffle du vent, les herbes me dévoilaient la respiration intime de la terre, son halètement de désir, ses sursauts de jouissance, la couvrant d'une écriture fine et sensuelle, dont la puissance souple et nerveuse m'invitait à un énigmatique déchiffrement. A la promesse de béatitude qu’offrait le mystère compliqué de la passiflore, je préférais déjà l'invite désordonnée et fougueuse des herbes, leur liberté rétive, leur nature roturière et réfractaire à la préciosité nobiliaire des fleurs.
Tout là haut, plus loin que le dernier hameau, là où le bornage des champs commençait à se disloquer, les vagues d'herbes déferlaient dans toute leur puissance sauvage, montant à l'assaut des montagnes qu'elles couvraient d'un vert dru perlé de pierres précieuses par l’éclat des premières glaces. Pour l’enfant, l’arche de Noé avait la forme d'un pic neigeux voguant rempli de vaches, de moutons et de poules sur un océan de ciel de ce bleu impossible à qualifier autrement que de marine tant il tient de la mer sa référence. Dans cette imagerie se réconciliait la dualité d’une enfance partagée entre l'été alpin et l'hiver au bord de la Baie des Anges. Les deux lieux fusionnaient dans un paysage mental fait de montagnes moutonnant en vagues, de vagues hérissant leurs falaises, de mer déferlant en houle d'herbe et de crêtes rocheuses surgissant des ressacs. Entre les deux, comme un tissu invisible qui les rassemblait, soufflait ce même vent qui, à l’instant où je le nomme, emporte mon papier et penche les feuilles du figuier en mains ouvertes vers la fenêtre. C’est une brise légère avec un fond arrière de zonzons d’abeilles dans son crissement mince et flûté.
Au jeu d’orgue du souvenir se déclinent les harmoniques du vent dans les tuyaux des vallées et des gorges. A la fin de l’été il enfle en bourrasques orageuses, arrachant les branches, jetant brusquement dans les torrents à sec un bouillonnement d'eau mugissante, incendiant les fermes à coups d'éclairs, l'écho amplifiant sa voix rugissante en une imprécation capable de déclencher le fracas des avalanches, le grondement des crues et le crépitement des feux. Il s'engouffre ensuite entre les pertuis de pierre avec un sifflement aigu qui va decrescendo jusqu'à devenir respiration légère aux abords de la mer. Alors l’eau s'en saisit, le pétrit à grands clapotements pour le relancer sur la jetée où il explose en éclaboussures grésillantes. Là seulement, il se pacifie, au contact des vagues qu'il soulève en jupes de femme, glissant entre les plis de la mer pour finir, apaisé, en brise marine agitant légèrement l'éventail des palmiers.
Chaque année l’enfant suivait avec fascination cette métamorphose. Aux batailles des cimes que l’ouragan labourait de sillons et déchiquetait en crénelures, taillant dans le roc failles et cratères, succédait l'accouplement avec la mer que les rafales soulevaient et cabraient de soubresauts, faisant virer son bleu au blanc de craie ou même à un gris miroitant de mercure, mais sans jamais parvenir à entamer sa masse charnue où s'émoussaient des griffes qui avaient lacéré le granit. Là, le tohu-bohu dégringolant des montagnes se pliait à la pulsation du ressac, qu'il pouvait augmenter et accélérer mais sans réussir à en altérer la cadence, et il devenait peu à peu rythme puis musique accordée au chant ininterrompu de la mer.
Ce vent, venu pour moi des sommets, je l’écoutais s'endormir à la lisière grise d’un horizon immuable d'où il repartait en tourbillons de lumière vibratile vers ces anfractuosités de rochers, creux, cavernes, grottes, aménagées au plus haut des montagnes par son souffle puissant et où il se lovait pendant une durée imprévisible avant de repartir pour le prochain assaut. Un jour, trois jours, six jours duraient les razzias, soumises à une règle aussi énigmatique que la pulsation binaire de la mer. Il ramenait jusque sur la plage de galets blancs l'odeur des foins, des cèpes et du lait des pis noires, transportant, dans l’autre sens, le piaillement des mouettes dans les sapineraies, brassant les mondes et faisant de son destin nomade le modèle même de la vie. Il était le grand réconciliateur, le lien entre les terres des hauts sommets d'où il rebondissait sur le ventre bombé des vallées jusqu’à l’horizontale de la mer.
Le revoilà ce matin, qui balaye de son souffle les années et les mots. Basta que sigue. Advienne que pourra. Il a, parfois, peu pu ânonne la cacophonie de la phrase se jouant à mimer celle d’une existence. Obstacles, empêchements… A quoi finalement, quand l’essentiel de vivre et d’aimer fut préservé ? Et qu’est-ce réussir lorsqu’il s’agit d’une vie? M’aura heureusement été épargnée l’amertume de l’ego blessé et des ambitions déçues hors ces quelques sursauts de colère ou de révolte devant l’injustice, l’ingratitude ou le désolant triomphe de la bêtise, soubresauts intimes dont je n’ai nulle honte. C’est le menu fretin de l’être qui frétille. Au tamis de l’essentiel, il n’en reste rien.
(...)
Souvenance après souvenance s’égrène le chapelet des disparus. La liste de mots devient liste de morts, que j’en suis à dénombrer en vrac comme ils viennent.
Voilà l’Antoine mort à vingt ans électrocuté en mission de sauvetage pour la Croix Rouge le jour même du retour de son père prisonnier en Allemagne. Et ses yeux blancs contemplent son nom inscrit sur le monument aux morts face à la mer.
Derrière, c’est Petra dell Prato quittant sa riche maison de Florence pour suivre un bel anarchiste carrarais tailleur de pierre parce que sa famille n’avait pas voulu qu’elle épousât le médecin bossu, dont elle était amoureuse.
Et la même ensuite ravaudant des sacs de pommes de terre en haut de la colline de Magnan.
Et elle encore en aïeule courbée en deux par l’arthrite et qui rétorque à sa petite fille lui reprochant de marmonner en patois : « ce n’est pas du patois, figlia, c’est Pétrarque ! ».
Plus loin, se profile Joséphine, dite Finette, suicidée à soixante dix ans en se jetant dans le Riou et qui, pour ne pas être enterrée avec son ivrogne d’époux, a laissé ce mot au revers d’une liste de courses : « je l’ai eu toute ma vie sur le dos, je ne veux pas l’avoir sur le ventre pour l’éternité ! ».
Celui d’après c’est Touan, le maçon, soulevant sa casquette pour essuyer la sueur sur son crâne chauve et déversant sur la lourde table en noyer des paniers de quetsches, de cœurs de pigeon et de griottes ou bien, en automne, les figues et les grappes serrées de raisin de framboise.
A côté de lui, sa femme restée cinquante années enfermée à l’asile où elle épluchait les légumes dans d’énormes bassines de cuivre rutilantes,
Et eux deux sur une photo de mariage telles qu’on les tirait à l’époque marron et blanche, tendue de crêpe noir depuis l’entrée de la femme chez les fous.
Il y a aussi le bedeau devenu sourd comme un pot à force de sonner les cloches de Saint Colomban et qui vivait avec trois concubines dans une seule pièce insalubre près de la chapelle.
A côté de lui, celle qui mettait du biftèque sur le cancer de sa joue pour qu’il mange la viande plutôt que sa chair. « Oui, oui, c’est une cousine, la pauvre » murmurait la grand-mère couvrant l’enfant de son tablier noir pour la cacher du cancer.
Puis voici Violetta, maigre et droite comme un I, belle encore sous les rides qui quadrillent sa peau. Elle vit retirée dans une bergerie isolée près du col d’Allos, au bas d’un pré piqué de pâquerettes, de jonquilles et de lilas sauvage. C’est elle, dont il se dit qu’autrefois elle était danseuse de revue et qui donne à l’enfant une fleur de passiflore et … et sa vie se perd dans un chuchotement où il est question d’un oncle coureur de jupons qui lui aurait fait don de tous ses biens.
Puis vient celle qui avait eu la poliomyélite et rampait sur le sol tendant vers les debouts un fin visage innocent avec, aux oreilles, de toutes petites boucles comme des myosotis.
Derrière elle, poussant sa chaise roulante, s’avance, toujours pressée et rieuse, la jeune religieuse morte d’une embolie à trente ans et dont le chapeau à cornettes blanches comme un cygne glissait sur l’eau noire des vieilles agenouillées dans l’église.
Celui là, grand, blond, torse large et profil aquilin, c’est Primo Ribelli engagé volontaire contre les nazis et fait prisonnier à Dunkerque. Des camps il rapporte un petit dictionnaire allemand/ français aux pages mangées par les rats et les taches de moisi.
C’est lui aussi qui apprend à l’enfant à trouver l’eau avec une baguette de coudrier dans les profondeurs d’une terre rouge et lourde, où il a planté un verger d’arbres foisonnant de fruits, de rouge gorge, de rossignols, de pies pépiant comme sa femme Rose, qui ressemble au nom de fleur qu’elle porte quand elle arrive pomponnée, parfumée et poudrée pour faire la sieste avec lui,
et encore lui, croix de guerre cachée sous une pile de draps au fond de l’armoire, dont on raconte les faits d’armes en cachette - « Porco maïale la mafia, le fascisme et la bruta bestia de guerra ! »-.
Dans l’un d’eux, Primo Ribelli, rebaptisé Paul pour franciser le prénom, est, à force de tentatives d’évasion, déporté de camps en camps. Au moment où le convoi lâche son flot de prisonniers sur le quai d’une lointaine gare prussienne, une enfant échappe à la main de son père. Le prisonnier Paul Primo Ribelli la rattrape juste avant qu’elle ne soit happée par la motrice. Le père de l’enfant l’interpelle : « Herr, Herr, ihre Name, ihre Name !». Quelques heures plus tard on viendra le chercher. Il sera placé dans une ferme chaînes aux pieds. Son sauveur le déliera contre sa parole de ne pas s’enfuir. Le prisonnier Paul Primo Ribelli ne s’évadera plus pour ne pas mettre en danger la famille de Hans. Il s’occupera de la ferme lorsque ce dernier sera enrôlé de force pour la bataille de Stalingrad d’où il reviendra à moitié mort. Quinze années après, comme tous les étés ou presque, Paul et Hans bavardent près du plaqueminier sous la tonnelle de muscats.
Et c’est le même Paul en grand tablier bleu dans les rues du marché, soupesant les cagettes de pêches et d’abricots d’une main experte, vérifiant la fraîcheur des sandres et des dorades en soulevant d’un geste rapide leur ouïe qui dénudent des lamelles rouges vifs, dénoyautant d’un coup d’ongle les nèfles, dont les noyaux bruns lisses et luisants jaillissent des cavités satinées. Et lui encore jouant du piano dans l’appartement sombre au dessus du bar restaurant où il cuisine la socca, les tripes et le stockfisch, ou bien improvisant au banjo et à la guitare en chuchotant à l’oreille de l’enfant : « Ton arrière grand-mère était musicienne, autrefois, à Florence, en Italie ».
A sa suite, le visage caché dans ses mains, c’est un autre revenu de la guerre mais de la précédente, le sexe rongé par la syphilis et qui cache de son poing le trou de la balle qu’il s’est tiré dans la tête plutôt que de continuer avec ce moignon de membre rongé par les chancres.
Voilà encore le Jacques du Terron disparu en allant acheter un paquet de cigarettes comme on croirait que ça n’existe que dans les blagues et les chansonnettes si bien que cette façon de faire a fini par paraître plus stupéfiante que sa disparition.
Puis le Djani aussi maigre et long que
(...)

Sur la page de notes, quelques traces des quatre autres vertus cardinales (« Inde ferracior » -de la je fructifie- sous l’allégorie de la pauvreté représentée par l’élagage de la vigne. L’obéissance et le calembour- nec signis segnis-) et une série de termes sans commentaire : tyrans, miséricorde, épervier, Horus-faucon, salamandre (qui fuse, flamme, de fissures en fissures), anis étoilé...
Je ne ferai sans doute rien de tout cela mais j’ai plaisir aux mots. A ce que les barres de fer qui, dans cet édifice baroque retiennent les murs, se nomment « tyrans » et « miséricordes » ces petits appuis pour aider à la station debout durant les offices. Depuis toujours, me reposent les mots, les sons et les images de moi-même et de tout. C’est pour ce répit que je retourne contempler les postillons de diables jaillissant de la bouche du possédé exorcisé par Francesco ou celle du loup plus griffon que lupin tendant sa patte au Saint qui l’apprivoise. Que je me récite les vers aussi naïfs que les figures qui les illustrent :« Un lupo che il signo fe’ suo flagello/ Per francesco divien qual mite agnello.. ». Que je vérifie le sens du terme « prosimètre », qui désigne un mélange de vers et de prose. Dommage qu’il sente la rhétorique savante car ce qu’il signifie me plait, ce déroulé de la prose au poème, de ce qui déplie l’histoire à ce qui, à l’inverse, replie l’essentiel couche sur couche.
Et il me semble voir le paysage, avec ses chemins herbus courant entre les murs de lauzes empilées, incarner ce continuo. Au troc des mots tout prend sens, fait signe et comble l’insignifiance insensée de nos vies. Et, dedans, je piaffe comme, déjà, enfant, devant la lenteur du langage trop poussif pour la vélocité de la pensée. Que passe vite le son sur la langue et l’idée à la pointe de l’esprit avant que ne s’enkystent nos méninges dans leurs radotages douloureux. Si peu à dire qui n’ait été déjà tant de fois rabâché par d’autres et par nous-mêmes. Ipse semper, idem nunquam. Soi-même toujours, identique jamais. Cette impatience nerveuse et juvénile ne m’a pas quittée. Elle me pousse toujours
ailleurs
vers autre
autrement dit autrement dire.
Dehors le vol de l’épervier à plat des pentes. Comme une chute redressée d’un jet de pierre. Glissant aile déployées à même la pupille. Ce fut tant de fois contemplé dans le filet des herbes l’ombre rasante de l’épervier. A peine un sombre de lumière sur le gris des foins coupés. Comme une meute. Un rassemblement de chevaux. Un pouvoir d’éveiller le disparu. D’apprivoiser le regard. De demeurer une âme vive. Le chant d’ombre des ailes des éperviers à la perpendiculaire du ciel fauché de leurs serpes. Et tombe le dru du ciel dans la mousse des torrents. Où nage l’ombre des éperviers entre les pierres blanches et le sable noir. L’aile de l’épervier dans l’odeur de sureau et de menthe. Dans la châtaigneraie. Au dos dodelinant des bêtes en transhumance. Un fouet dans le bouclé des brebis. L’inaperçu décisif. C’est un nid où naît la vue. Et sans doute déjà la pensée, œil du fugitif.
Sur cet épervier, qui unit de nouveau les monts et la mer, disant du même mot l’oiseau du chasseur et le chalut, devrait se clore le parcours. Il en a été assez pris dans le filet des mots. Assez saisi entre leurs serres. Tant pis si l’attrait du lieu, aimantant sa limaille de souvenirs, l’a emporté sur le motif. Mais cette dérive au fil d’une déambulation intérieure n’a-t-elle pas été aussi évitement ? Résistance à explorer davantage obstacles et empêchements. Ils sont là, carcasses de syllabes seulement à demi décharnées et qui, comme aux crânes des vanités, montrent le vers à l’œuvre dans la tâche inachevé. Crainte à plonger dans des abîmes intimes pourtant depuis longtemps visités ? Réticence au dévoilement direct dans ce qu’il a d’impudique et d’impudent ? Peut-être, mais j’ai surtout le sentiment d’un à la fois trop et trop peu à dire qui coince dans les mots. Obstacles ? Empêchements ? Mais non ! Epreuves !
Epreuves, qui soudain irradient de toutes parts et en tous sens, mise à l’épreuve, sensations éprouvées, épreuves d’artiste dont passe le tirage d’encre frais sur le marbre d’imprimerie. L’épreuve de vivre. Les preuves de vivre. Désenglué l’esprit caracole. Tout s’ordonne et s’imbrique. Le dedans et le dehors, destruction et construction, abîmes et sommets, bon et mal heur, chutes et ascensions, souffrance et plénitude. Le bocal était trop étroit ! L’épreuve contient obstacles et empêchements mais les soustrait à l’absurdité du sort et à la répétitivité hasardeuse ou névrotique pour leur donner sens. Elle fait de la douleur passage, du cheminement quête, de la durée initiation.
Peu importe que rien ne soit pour autant ôté au dérisoire de nos vies. Tout comme se mesure la validité d’une théorie scientifique à sa capacité d’expliquer le plus grand nombre de phénomènes sans contradiction, se jaugent les mots à ce qui en jaillit. Empêchements et obstacles ramenaient maigre pêche. Les épreuves remontent filet plein. Tout s’y est fait et défait de moi, qui me sens de nouveau à la fois allégée et justement chargée de ce que je suis. Battent les ailes lourdes lentes à l’envol. Puis soudain la vitesse. La pointe. L’aigu du regard perçant, du bec qui plonge. Le précis de la patte sur la proie. Puis le long, large plané circulaire qui s’élève en spirale au dessus des forêts, se fond aux nuages jusqu’à disparaître dans la transparence de l’air.
Il est midi. Le vrai soleil éclaire de face son effigie. Dans la lunule noire d’où jaillit la lumière un œil oudjat de faucon pèlerin. Le sommeil perdu de la nuit passée à cette veille alourdit mes paupières. L’heure est venue de s’assoupir dans la lucidité du jour.


Lundi 3 Mai 2010
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