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09/02/2011



ATELIERS

PAYSAGES URBAINS 3 C. BER

BER CLAUDE
LA MORT N'EST JAMAIS COMME Ed de l’Amandier, 4ème ed. 2011, prix international Ivan Goll



Découpe 2

L'odeur de parfum et de sueur. Des mots chuchotés. Le touffu du temps. Puis son dépouillement. L'escalator chenille profond sous le hall de la gare. Sa lenteur cérémonieuse porte la cavalcade des voyageurs pressés avec l'emphase d'une procession. Le ralenti les fige estompés et flous sur les parois de plaques métalliques. Fresque lointaine qui s'interrompt par pauses. Par durées d'acier étincelantes et vides. Une évidence dans la disparition. L'absence de drame et de douleur. Un glissé cinématographique sur l'écran immobile du temps. En sandwich entre le piétinement agité du dessus et d'en bas. Dans un retrait contemplatif. L'apesanteur. La fascination des anges et des aéronefs. Le luxe d'une ascension pour rien. Sans ciel ni chute. L'innocence métaphysique de l'escalator.

Découpe 26


Un carrefour de routes dans une banlieue. Centre commercial. Immeubles en briquettes brunes. Maison de quartier avec une esquisse d'arcade et de fioritures sous les balcons frangés de noir par les pluies au gaz carbonique. Le soir tombant. L'ombre agrandie des lampadaires tendant des cous d'aigrettes aux gravillons des trottoirs. Le garde-à-vous des feux rouges à l'équerre aux quatre coins. L'arrêt bondé du bus en retard. Des gens assis sur les plots en béton devant le portail de la clinique. Dans l'exubérance florale de sa grille, des volutes de fer forgé qui rebiquent. Mon regard s'arrête à leurs découpes. Il glisse par les trous de mes mains et me laisse pendue à une absence. Dans le flottement de l'indécidé. L'apesanteur de leurs conques de vide. Dans ce suspens, l'entre les mailles. Un point de croix qui les brode à la nuit. Obscurément dentellière. Obscurément qui se sépare.

Découpe 40


La bousculade des passants sous l'averse. L'eau qui s'effrite sur les carreaux de lunettes. La rue ondulant à leur loupe dans le frottis liquide des enseignes. Les visages se couvrent d'un pelage de pluie. Je m'épile à petits tapotements de l'index. Sous le velu des gouttes, des écailles. Au fond du cortex, des restes d'élytres et de mues. A mes pieds trempés, la rigole est un ruisseau. Je sais que ce n'est pas. Ils savent que c'est. D'une certitude d'épiderme pincé dans un froid de névé. Cette division aux fourches des dendrites: scissiparité de paramécie. Un souvenir cellulaire de multiples moi. Ce fut. Dans un temps archaïque et retranché. J'ai les chevilles au coeur. Un ébouriffement inconnu de poils dressés. Un sursaut animal au sourire qui découvre les crocs. A peine disent les lèvres passant la langue sur les babines. Et c'est, dans l'air soudain durci comme une dalle, un recroquevillement de fossile pris dans le cabochon des vitrines où le jaune des lampes cristallise en crapaud.

Découpe 46

Sur la passerelle qui enjambe le circulaire, une palpitation. Du remuement sensible. Qui bruit dans l'enfeuillement des arbres soudain hauts et touffus par dessus la rambarde d'aluminium. Hier encore des esquisses de branches sur un a-plat de gris. Puis d'un coup le volume. Une érection de hauts-reliefs et de figures de proues. Un gonflement de montgolfière dans l'ébouriffé d'une chevelure. C'est un instant organique. Dans sa salve de sève printanière. La verge dressée. L'afflux sanguin. Le cabrement des reins. Mais là déjà, une réduction de l'inconnu au connu. Un corrigé de la surprise. La peau à l'immédiat d'exister. Dans le court-circuit de la sensation. Mais de cela qui a lieu je ne saurai rien. C'est du non répertorié. Du moi qui se sépare du mot. Du dérobé à la langue qui se dérobe. La fente vide de l'imprimante où la feuille écrite a glissé et qui garde dans sa rainure le possible et l'impossible mis à l'encre.

Tombeau

comme une miche craquante à la corbeille des yeux partis
j'avais promis aussi
des nouvelles d'ici mais où ici où je suis
regardant le rien loin
le plus loin dans le rien comme
le trou coupé de la roue
dans une lunule de rien sur le loin
ici où je suis métro Clichy
où un homme déchire une affiche et se plaque l'image arrachée d'un morceau de rosbeef sur le visage - chrrriiiitttscplotchchchh -
une vieille qui sent l'alcool crie
- Je ne suiiiiiiis pas, je ne suis paaaaaas!
l'homme lacère le rosbeef - d'un coup sec rrrratch- en même temps que ses tempes - ccriss plus doux sur la peau-
il rit -héhéhéhéhé sans i - et lit par dessus mon épaule en poussant des gloussements de pintade kouikouikkouikouik kouikouik fait l'homme ici
comme ces cartes anniversaires
d'où surgissent un clown ou des bouquets à dorures - avec le trés léger fouf d'une surprise amusée-
j'avais promis d'ici
mais où ici regardant le loin de rien
le plus rien dans le loin comme
une mutation dans un bocal de museum
à petits bonds d'un corps amphibie - hop!hop!hop! -
mi en mort mi en vie
c'est où là où je suis ici
où il y a écrit "je cherche un homme" sur le cabas en skaï de la vieille que des garçons apostrophent:
- Eh gros tas, comme t'es, t'es pas prête d'en trouver un!
- A moins qui veuille se suicider le mec! - sssscuicidélmecjtedi -
- Connards, c'est Diogène!
- Elle est encore plus folle que moche la vioque!
ils versent du coca cola sur ses chaussures - blopflatcheeelatch- - gnouonf gnouonf les pieds de la vieille dans le spongieux des baskets -
la vieille hurle en pleurant "Connaaards! "
elle renifle et gémit houhihhihihiaaahhaaahiiiiiiiiiiii ils font à plusieurs voix hahahahahehiiihahagrostatastagrooostatahahahta!ta!aha!ha ici
comme j'avais promis
je t'envoie
mais quoi d'ici
du non regard ni du loin ni de rien
dans les lointains qui s'entretuent d'ici comme
à la place de l'oeil le mot qui le crève
ou une disquette illisible recrachée par l'ordinateur
- zliuuuup -
je t'écris d'ici où je suis
près de la sortie
où l'homme chantonne "De meéés braaas j'en fais quoiaa j'en fais quoiaa de mes braaas" - les moulinant en cadence exactement comme le fou de St Joseph qui déambulait avec une langue de veau plaquée sur le front en psalmodiant: "mais boooon Dieeeeeu, c'eeeest pooourtant clair, ce n'eeeest qu'une questioooon deee laaannngue!"
et au sujet du langage je suis d'accord avec lui: une langue de boeuf dans la bouche et un rosbeef sur le visage
un filet d'urine coule entre les jambes de la vieille mélangé au coca-cola - tit-tit-tit-titititititit-tit-tit-
les quatre garçons bondissent dans le métro:
- Oh la salope, crève charogne, mais crève! Crèèèèèveeee!
la vieille lève des bras d'imprécateur et bégaye des mots sectionnés par les battants qui claquent - tschklaak d'un seul trait continu-
des rondelles de voix tortillent au milieu des voyageurs - oar-co-ann- oar- ar-o- nar -
à propos de la parole donc idem: du cervelas sous cellophane chuintant sous les roues du métro qui démarre
tuuuutpchuchklakpschiimmvvvvouououououou
comme à retuer des déjà morts - takatakatakataka -
je te dis quoi d'ici qui soit
à part le rien déchiqueté d'ici
où il y a des foies, des rates, des reins
des viscères de hors ou dedans
la peau ça dépend comme
d'habitude ici
où c'est toujours pareil ici où je suis
où l'homme rit - toujours héhéhéhéhé sans i - et j'écris - pas de bruit de la bille du bic sur la page mais les percussions cardiaques d'une techno dans les ventricules - ba-tam-ba-tam-ba-tam-ba-tam- -
nos globes oculaires jumeaux unis
dans une même orbite moi et lui
il dit: guiliguiliguiliguili petite souris et je souris
et mes lèvres pondent du défénestré arrondi
en ce qui concerne le silence donc: sa carie
ouioui c'était ça aujourd'hui ouiuiuiuiui rien de changé ici ouiouiouiuijtedis c'est comme ça ici
comme regardant partir en fumée du visage
non tout non rien
l'annulé d'ici comme
l'écho d'une lumière putréfiée giclant d'une tombe
néant à t'envoyer d'ici
à peine le bout de craie que j'ai écrasé
- sscrichsss - sans faire expres sur le quai
pour porter encore bonheur à toi dans la mort
depuis le foyer flamboyant de la vie - houaouhahouahouaaaaouiiiiiiiii -
ici sous terre métro Clichy
où je suis ici



FRAGMENT IN MEMORIAM

FRAGMENT IN MEMORIAM


Dans le paradis del Bosco les hommes naissent avec des têtes de truites. Ich weiss nicht, i dont no, je ne sais lo que sera domani. Un coq blanc ébouriffe ses plumes dans la rue qui descend au musée del jamon, j'ai taché le revers de ma veste et je suis légèrement ivre de fatigue et de sangria.
Il tombe cette chaleur à pic des villes continentales. Comprendo l'espagnol mais je l'ai trop oublié pour le parler - no lo habla - et à présent que je préfère écouter que dire, cette demi-langue que je reçois sans émettre me rappelle le désir juvénile que j'ai eu d'être aimée et entendue. Je livre cette soif au futur avec ce qu'elle porte d'allégresse. Aimée le fus et le suis comme je souhaite à tous de l'être. C'est don de Fortune mais aussi art dévoreur de temps de soin de courage d'invention comme n'importe quel autre. Pour le reste hasta lluego. Voir, comprendre et se taire avec sérénité et sans résignation.
Au supermarché Don Quichotte et Sancho, vendus en rayons, nous décrivent tous, moi et quien le quiero une fois pour toutes au prix du bibelot. A Cervantes hommage et remerciements de ce legs que je passe aux suivants.
Dans l'ombre des acacias, sur les bancs en demi lune du Prado, je dis n'importe quoi, confondant le Palacio Real et le gril de l'Escorial, de toute façon semblables entre l'obsession religieuse et la fatuité obtuse des têtes couronnées, la rôtisserie inquisitoriale, la bêtise sanglante des puissants. Rien ne change Senorita sous la face del sol. Damned! Cette splendeur de bêtise que sont ces visages dressés comme à la table dans le bouillonné des fraises et des cols rehaussés! Et cette misère des corps corsetés de perles et de fils d'or...Cette apothéose de la bêtise! Gloire à Velazquez pour en avoir immortalisé l'impérissable renaissance et le désespérant réconfort de recevoir de front son éternité. Les voilà peints! Le sage montre la lune et l'imbécile regarde le doigt. Madre de Dios, protégez Velazquez et Internet!

Tu portes des habits fleuris dont tu parles avec le plaisir gourmand d'une image applaudie de toi-même, tournant virant juchée sur le fauteuil devant la glace trop haute. Je t'appelle "fine jeune-femme-aux-yeux-longs-de loup" et il y a seulement l'instant finefemmeauxyeuxlongsdeloup que tu es riant adossée à cette arcade fermée par une lourde porte armoriée. L'arcade aussi est lourde comme l'avenir, mais les reines du Musée ibérique venues d'autres mémoires sont à ta semblance au delà du temps qui les sépare de nous et les as rendues étrangères au poids du nôtre comme nous le sommes à celui du leur et comme le seront à nous les temps à venir. Des craintes, des douleurs, des espoirs qui ont miné leurs coeurs, nous n'avons pas plus souvenir que le futur n'aura de nos tourments y es bueno...
D'être si loin au delà de la mort les as ramenées là où nous sommes, au plus près de la vie, dans l'insouciance.
Il y pourtant, ici, à souhait tortures et nécropoles. Ces Christ martyrisés, ces Saint Sébastien transpercés mi souffrant mi jouissant de leurs flèches, ces Agathe au sein coupé, ces femmes déchiquetées par les chiens, ces corps lacérés, écartelés, ont tant de noms depuis tant de siècles jusqu'à nos jours, où pris dans la lumière des écrans, ils continuent de défiler emportés dans des flots de paroles semblables aux rosaires égrenés sans comprendre.
Flash-back sur l'ex-voto de l'idiot-box et sur les nécropoles virtuelles de demain. Amen Inch Allah. Manana... Demain n'est un matin d'espérance qu'en langue tranchée.

Des files de touristes attendent de contempler les visions de la Quinta del Sordo. Que voient-ils maintenant visible? Je suis cette touriste ordinaire qui achète une bouteille d'eau minérale trois fois son prix et qui va le soir tombé dîner de tapas à la Plazza Mayor. Le poulpe sent fort la mer comme une mer surie. Je n'ai désir ni raison de vaticiner. Je me souviens simplement du Tres de Mayo, des mots de Saint Benoit - "un coeur de bronze pour soi et un coeur de chair pour l'autre"- et de ceux que m'a confiés un ami un soir d'hiver: "j'ai eu pitié des autres mais sûrement pas assez et trop souvent quand ça me convenait ". Cela peut valoir viatique à défaut de prophétie. Morgen, il peut encore faire nuit dans le siècle.

Dans le parc du Buen Retiro un adolescent gesticule au rythme d'un tube made in USA, se déhanchant autour de silhouettes immobilisées en statues de pierrots blancs de farine, de soldats de bronze ou de romains drapés dont les écuelles quémandent pesetas. Yo habla charla et bavarde:
- Il-doit-être-difficile-de-rester-si-longtemps-immobile-lepierrot-se-voit-respirer-le-jeune-garçon-titube-plus-qu'il-ne-danse-et-quête-yeux-mi-clos-sans-regarder-personne-il-y-a-beaucoup-de-pauvres-dans-cette-ville-comme-à-Paris-New-York-et-partout-ailleurs-en-ce-moment-et-de-plus-en-plus-et-encore-davantage-plus-au-Sud...
Une voix lance à la cantonade:
-Il doit bien y avoir de leur faute pour en être là!
E cosi. Comment avoir le courage de vivre si vraiment ce n'est pas par sa faute qu'on se retrouve, sans y être pour rien, statue au coin du Buen Retiro, mort de faim à Rio ou sidaïque à Douala.
Esperanza! Justicia! Manana, domani, Morgen, tomorrow!

Quelqu'un, un jour, plus tard, bien plus tard, regardera-t-il ces photos de femmes marchant sous leur voile linceul ou ce visage émacié de prisonnier dénonçant les mouroirs comme nous regardons le triomphe de la mort de Breughel? Et ce qui a été si invisible à notre oeil ou si impossible - insupportable - à voir deviendra-t-il alors visible tandis que ce qui existera restera caché comme si le temps n'était qu'un jeu de cache-cache et de bombe à retardement ne dévoilant jamais nos vies qu'à reculons? Et nous ne pouvant voir que trop tard - toujours trop tard - ne supportant pas - férocement -de voir, ne voyant et n'ayant de conscience qu'en mémoire.
Dans mille ans à cet instant, j'écris avec un stylo damasquiné ramené de là-bas avec l'éventail et le poudrier de Tolède qui serviront de glace de poche et de marque page puisque plus personne ne se sert de ces babioles anachroniques comme le seront nos présentes paroles. En même temps que j'écris la tresse des fils d'or - "de oro, si!" avait précisé la vendeuse dont j'entends l'accent et la voix sourde comme si le nom jaillissait de l'Eldorado - capte dans son écrin le reflet de la télé où défilent comme d'habitude des morts et des publicités. L'intérieur de la Sainte Icône Visible unit à la face du monde le cimetière et le coffre fort.
Demain! Demain el nuevo siglo, il nuevo seculo seculorum amen!

L'air a la même odeur de muscat que celui de ce village forteresse où étaient reconstitués catapultes et mâchicoulis avec leurs boulets de pierre ramenant mémoire des crânes broyés, des chairs cuites à l'huile bouillante et des Parfaits branchés aux chênes de la forêt. Il paraît que là était un des berceaux de ma famille, toute une lignée de Guillaumes, de Marguerites, de Raimonds, de Blanches, d'Engemardes et même une Margante, une Guillamone et une Sibylle, protecteurs de persécutés et finissant par fuir dans l'exil le bûcher des représailles. Je ne connais rien d'eux et de ces existences englouties dans le temps où je pille sans scrupule un ancestral atavisme de résistance.
Sur l'écran des casques des soldats sont transformés en passoires et en poêles à frire dans une usine de je ne sais où puis d'autres massacres succèdent à des villes incendiées et à des savanes crevées de charniers. Je ne sais pas combien vaut une âme à cette toise. Pour moi elles n'ont pas de prix mais ce que je vois dément souvent cette naïveté à laquelle je m'entête obstinément. La seule nouveauté est que je m'économise davantage. Tantôt je crois avancer sur le chemin de l'humilité, tantôt je crains que ce ne soit sur celui de l'indifférence. De toute façon personne ne peut se porter garant de moi et aujourd'hui ni demain ne sont pas non plus garants l'un de l'autre.
Entonces silencio.

La soirée s'annonce difficile. La nuit seulement la nuit, la noche, die Nacht, die stille Nacht blue night enfonce un coin de fuite vers ailleurs et je tends mon corps vers ce quipus d'ombres et de clartés bruissantes où balbutie une autre parole que je voudrais entendre. C'est elle que j'essaye d'épeler sur la façade peinte de la Plazza Major, dont le soir a effacé les contours pour ne laisser que des traces lumineuses comme un souvenir ou une prémonition de ce qui sourd du plus profond de la vie.
Devant cette porte aux affiches lacérées contre laquelle ton rire résonne et rebondit, aussi intact et lisible que le matin dans son inépuisable promesse, je cherche ces indices conçus dans la matrice de la nuit par nos espoirs et nos douleurs et dont le nom échappe à la rigueur du soleil qui fait germer la graine et pourrir les corps sans autre issue que ce qui est.
Dans sa chaleur et son poids sans pitié sur nos épaules - celui des jours et de leur vérité unique -, la nuit n'aura pas d'autre heure que la fatigue qui m'abat sur le lit en bout de course avec, à portée de main retombée sur le drap, une éternité insaisissable. Je me souviens de mêmes mains dont l'empreinte d'argile tapissait une grotte près des Eyzies de Tayac dans un présent qui ne finit pas et joint les morceaux de ma vie dans une même natte odorante dont les bouquets parsèment depuis tant de temps ces jardins de l'amour où j'aurai vécu et vivrai encore si Dieu me prête vie comme disent les paysans dont je suis issue.
Hommage à vous bien-aimées et bien-aimés et remerciements à la générosité du monde qui recreuse d'or fin son bouclier de cruauté.

Pâris pose en berger viril devant les belles de Rubens et dans ces corps d'hommes et de femmes puissants et sensuels, je reconnais le libre vivre de la chair accomplie. Je m'y repose un instant de ma vie, de la folie de mon époque et de ce que je redoute de l'avenir. Tant de mots parlent à notre place qu'il ne nous reste que la salive au bord des lèvres comme une sorte de pleurs d'une parole épuisée. Tant de mots volent nos propres paroles qu'en ajouter me fait l'effet d'un délit et, refusant de parler pour ou à la place de, je serre au plus près ma vie commune et ce que je sais seulement de moi-même sans ambition autre que de ne pas spolier.
A chacun de parler de sa place à sa place. Hasta la vista! Nous verrons nous ou d'autres ce qu'il y a de l'autre côté du pont. Sur celui qui surplombe les orangers de ses ruines ravinées par le gave, je froisse les feuilles au passage, puis je barre mon front de deux traits au vert de mes doigts.

Le limon granisado crisse entre le dents et ce goût de citron mêlé aux senteurs des géraniums et des giroflées enracinés dans les fissures des murs, ravive celles qui tuilaient mon enfance d'un auvent parfumé.
La même odeur de fleurs plus sèche et plus forte plombe le cimetière où une à jamais anonyme Philippine Louisine Noëllie dort à présent en paix sans croix ni sacrements. Mon impie d'aïeule a passé benoîte sous le signe de ni dieu ni maître dans son auréole de roses rouges du côté de tous ceux qui ont fait de leur mieux sans en attendre récompense. D'Espagne elle ne connaissait que les réfugiés de guerre, les paquets portés au secours populaire et ce "godillot" dont c'était déjà trop d'en prononcer le nom sans cracher par terre. Je n'ai pas vu trace du caudillo mais il y en a tant debout et à naître que l'ombre portée s'en contemple pour des éternités avant et arrière. Puissent tous les Manuelito et Louisine inconnus qui nous en délivrèrent porter aide et assistance aux temps futurs si d'aventure en advenait nécessité.
Dommage qu'avenir ne donne pas passeport de certitude et qu'en écho de la voix d'Omar Khayan présente sous celle du muezzin - "vous mes compagnons, vous les libres!"- j'en sois à marmonner pour ma propre écoute des mots venus du temps où, pour moi, Pascal n'était qu'un prénom. " La vérité ne peut rien contre la violence mais la violence ne peut rien contre la vérité". Je m'en suis souvenu à vie et fais suivre de bouche à oreille solidairement comme on se passe le beurre ou les oeufs de porte à porte ce solide remède vite et bien dit contre le désespoir en espérant que domani pourra s'en passer mais chi lo sa?
Trésor des mots qui se donnent sans se perdre mon inépuisable banque. I am rich! Ich bin reich! De ceux déjà dits et de ceux à dire, des écrits, des murmurés, des tus, des criés, des venus de si loin derrière la mort, des vivants pulpeux du son des bouches qui les forment, des à venir qui continueront de se nouer aux précédents et à les rouler dans leur eau pendant tant de temps que je n'ai pas assez de mots ni de chiffres pour compter. C'est dire si je suis riche, mais de cette richesse là je ne suis pas créditée mais débitrice.
Es ist warum ich spreche et c'est pourquoi je parle et vais payant ma dette hablando, parlando. I speak poïesis et je dis lo que puede.

La ville est douce dans sa lumière vibrante de frises. Comme un instant repris à cet envers de tout qu'explore le rebour du poème, c'est cette prose madrilène d'un quelconque matin que je rapporte en souvenir, pour ce qu'elle accouche de possibles dans sa placidité de matrone latine vouée à la naissance. Il fait bon. Nous parlons de tout et de rien dans le répit de la parole. Nous n'assisterons pas au spectaculaire spectacle flamenco du nouvel an qui inaugure le siècle, préférant l'abri d'une terrasse où tu bois de l'orgeat dans ton café con hielo y horchato. Un allemand me traduit le mot hielo que j'ai oublié et qui se case aussitôt au tableau d'une salle de classe dont la fenêtre donne sur des tamaris. Un jeune homme appuyé au rebord du bureau lit El Lazarillo de Tormes qui mange les saucisses recrachées par un chien. Picaro, quelque Gil Blas me dira-t-il un jour que mes paroles sentent l'apoplexie? El periodico, lui, sent plutôt l'agonie. Pour m'aérer je lis les annonces de rencontres dont le message est concis et la diversité de goûts pacifiquement distribuée en colonnes sans faire d'histoire pour jouir par consentement mutuel. Pour les yo te quiero mi amore c'est un autre rayon. Chance, malchance, la roue de fortune distribue son lot d'extases imprévisibles en corne d'abondance renversée par une Céres aveugle. C'est le seul totocalcio où j'ai jamais joué obstinément, mon loto quotidien, mes courses à Deauville et ma roulette russe. J'ai la main verte pour le buisson d'amour. Cela vaudra ultime acquiescement à la vie, mort à regret, festif accueil à toute naissance y salud au futuro amoroso.

Y love you c'est sûr et suis par vous aimée. L'in-quarto passe invisible de mains en mains et c'est ce livre là que je livre,
où s'inscrivent et s'effacent mes psaumes personnels
de nulle religion et de nulle allégeance autre qu'amour aimer jusqu'à être éternel
De tout amour aimer
Faire feu de tout bois
Et sous la porte basse, dans le chas de l'aiguille, ne passent que ceux-là
Ce sont mes convictions, mes intimes croyances, de celles qui font vivre à n'importe quel prix,
Pour un prix dérisoire pour des verroteries
Moctézuma meurt dévoré par les molosses des conquistadors, mais les volcans jumeaux d' Ixtla et Popocatépetl guettent le retour de Quétzalcoalt.
Reviendront-ils jamais les enfants du soleil pour nous ressusciter demain dans la lumière?
Au correcteur d'orthographe pas de mot similaire mais tant pis, j'aime le croire comme j'aime croire qu'existent en nous, au delà de nous d'autres mondes et d'autres vies et je fais mienne cette rêverie comme je fais mien ce que porte d'espérance toute légende pareille à ces bijoux de pacotille, boucles d'oreilles extravagantes jaune tournesol, faux rubis grenadine, saphirs de plastique, montres en plaqué où des mains mêlées d'hommes et de femmes plongent pour les porter ou les offrir et les brassent là sous mes yeux à l'étal installé sur la place avec les mantilles brodées de faux argent, les éventails décorés d'oeillets d'inde et chargés de dorures, bijoux d'un jour luisant de l'éclat du soleil finissant, qui font l'offre de l'instantané de la vie.
Dans un retour du temps imaginaire, les Indiens Navajos dessineront sur le rivage effacé au matin par la mer l'histoire mythique de Tokaï et Samok, la barque de Tristan et Yseult accostera au Taj Mahal tandis que Roméo aimera Leila et Juliette Majnun. Il y aura, promis juré, amants amantes de toutes sortes et tant de noms aimés à prononcer que la durée de mille fois mille et une vie ne suffira à les narrer. Les grains de sable du mandala tantrique de Sumatra coulent définitivement entre mes doigts et cette fragilité d'ailes de lucanes brisées d'un revers de la main est la peau de mon âme telle que mon corps la file le temps de sa durée.
A Mont Louis, il y a longtemps, la neige avait la même transparence craquante. Toutes mes vies sont là présentes en même temps au rendez-vous que l'on se donne à soi-même en espérant y parvenir avec au moins pupilles et lèvres intactes pour voir et dire sans amertume, sans qu'ait tourné le lait en pisse d'âne et nous même en cette guenille de jalousie et de regrets que la vie pend parfois à nos portes juste avant la sortie. Vouloir encore à ceux qui suivent bonne chance merci est le luxe final que je me souhaite.

Chez moi, on n'ouvre pas les parapluies dans les chambres, l'avenir ne se devine que de cinq à sept dans les cartes à jouer et on se méfie de la prophétie. Pour rien au monde je ne suppute de quoi demain sera fait, au cas où - sait-on jamais?- la parole aurait pouvoir de générer et je troque l'adresse aux temps futurs contre la conscience aiguë de la trame de chaque seconde où se tisse la version unique pour chacun d'une de ces tapisseries aux cinq sens dont je connais chaque point de mes yeux, de mes doigts, de ma peau, de mon ouïe, de ma langue et de mes mains tandis que tu te penches, le front crispé, sur ton appareil photo pour happer ces îcones du jouir, où, dans l'apparat du luxe et le festoiement de l'abondance, respirent les cinq orifices de nous-mêmes.
Tunnels du corps, canaux, pores, conduits, grottes, orifices, tuyaux des veines et des artères, résilles des synapses, la main bombée en creux retient le vin de jouvence. Je me nommerai Atoun dans cette civilisation perdue dont les stigmates griffent de rouge le faux plafond refait d'Altamara et je serai poisson, exploratrice à écailles, passant nageur de villes englouties.Tant pis si retraduit le mot perd son mirage. Je ne traduirai pas pour que toute langue me demeure à jamais étrangère et la mienne surtout, toute terre promise à qui sait aller sans déchiffrer.
Je suis à Madrid par le pouvoir d'un mot mais mes mots n'ont pas pouvoir ni présent ni futur de multiplier les pains et de distribuer la manne. A quoi servent les mots qui ne partagent rien parmi les hommes? Ce que l'on pense est trop complexe pour aider à vivre. Ce que l'on sent plus souvent un obstacle q'un secours. Essayons simplement de prononcer quelques bonnes paroles comme disaient les vieilles gens du quartier ouvrier de mon enfance et que le silence recouvre malédictions et malveillances. Je garde recours de révolte et de blasphème - sait-on jamais en ces temps d'extrémité - mais je laisse malivolence au diable. Plus de place dans mes valises quand aucun bagage n'est autorisé à l'embarquement et que je ne sais ni quand ni vers où décollera ce zeppelin que j'invente pour attifer la mort.
On ne peut pas vivre continûment de charognes. Que la parole donc coule de source réchauffée à pleines mains en vive mémoire de Maître Rabelais. Je n'ai ni poids ni fléau pour des pesées qui dépassent mon ordre et aucune autre jauge que cette lumière qui éclaire parfois les visages accueillis accueillants aimants aimés éveillés, généreusement présents, sentinelles d'une vigilance attentive aux coeurs mortels.
Grâce soit rendue, pour une fois, aux bien-veillants.

A part ça, j'ai gâché la pellicule immortalisant el nuevo seculo seculorum amen Tard dans la nuit, je me suis mise à trembler comme cela m'arrive, une fois dépassée les bornes de l'épuisement, quand désarmé du corps et de sa mesure animale, l'esprit est livré seul à sa peur de finir avec cette boulimie de vivre qui est sienne, cette appétence de tout avivée tant par la plénitude que par l'épreuve - encore de cette saveur de la vie, encore connaître, désirer, étreindre, encore jusqu'à revivre renaître -. Serai-je là une prochaine vie et toi et ceux que j'aime? Et toutes mes humaines accointances et parentèles dans leur beauté, leur désordre et leur folie? Prenons-nous rendez-vous pour des rêves recommencés? Au bar des songeries je trinque au cauchemar de disparaître et à toutes les fables qui en dissipent le brouillard. Mensonge et vérité basculent dans la nasse des feuilles gonflée en voiles au dessus de nous.
- Des nids, tu as vu des nids...
Nous blablatons inconsidérément de ce babil des amants émouvant ou ridicule c'est selon et c'est suivant. Mais quel autre miracle que l'émerveillement?
Sur la route de Saint Colomban, la vieille Baptistine ponctuait le voyage d'une litanie aussi plate qu'admirative:
- Dieu que c'est beau!
Et sa soeur de grommeler:
-Dieu n'y est pour rien mais c'est vrai que c'est beau la verdure!"
Soeur Suzanne, puisqu'ainsi avait-elle choisi de se nommer en mémoire de Suzanne et des vieillards, elle qui eut fols amours et beaux amants avant de prendre le voile, reprit en écho de sa cadette " Ah! oui, c'est beau la verdure!" avec une intonation et un regard qui posèrent pour un instant - pour un instant seulement, mais à quoi sert de durer au temps sorti du temps?- les choses dans leur assise, la roche dans la roche, le ciel dans le ciel et nous tous à notre place à ce seuil où silence et parole s'assemblent dans une même respiration. Rien qu'un souffle de vent entre les bruyères sur la route de Saint-Colomban. J'ai gardé cette bénédiction de paysannes analphabètes qui mal disaient mais sans maudire. Je lègue donc aux printemps des prairies à venir l'abominable "c'est beau la verdure".
L'imperfection de la vie vaudra félicité.

Une guêpe se pose sur un sein nu et un galant tourne le madrigal: " vous êtes, o ma mie, la plus belle des fleurs". Jardins, bosquets, fontaines de jouvence, fruits de Pomone et arbres de l'Eden. Nous sommes simplement sous un cèdre du Buen Retiro. Une moto pétarade de l'autre côté de la haie, un chien qui pisse nous éclabousse en s'ébrouant, des couples appareillés de toutes manières marchent main dans la main, des nappes se déroulent au déjeuner sur l'herbe d'un Manet dont le noir déjà venait d'Espagne. La paix pour un moment se pose à cet endroit, fugace, précaire. La mort, ailleurs, baratte dur dans cette cour de ferme où Brueghel lui fait danser la gigue au bout de son pinceau au quatrième étage du Musée du Prado.
Il paraîtrait qu'ici aussi on gagne en un mois sur un plateau télé le salaire de plusieurs vies et qu'en ce moment il n'y aurait pas moins de trente deux guerres en comptant les civiles et les attentats, dixit el Mundo du kiosque de la Plazza del Sol. De temps en temps on peut voir en direct lapider une femme adultère, écorcher un sodomite, rouer un égaré coloré de travers, égorger un hérétique, enfermer un suspect de liberté d'esprit. Il ne faut pas que tradition se perde. La mort baratte dur dans l'étable.
Mon époque a inventé le crématoire et le mirador, l'historique trio de guerres, épidémies, famines trône toujours dans son allégorique majesté au firmament pompeusement drapé d'une nébuleuse de déchets, des femmes déambulent, c'est selon, derrière les grilles des tchadors ou les vitrines des bordels, une moitié de ma planète vend son sexe et ses organes à l'autre moitié, une vie vaut ici grosso modo 1500 euros, et coetera et coetera.
Espérant que demain fera moins pire, sub specie aeternitatis, frères, nous n'aurons pas démérité!

Bye Bye au revoir adios hombres y mujeres, ciao humanita mia. Ici l'air a une douceur d'eau de source. J'ai jeté du toron aux moineaux et sept sorts de magie blanche en offrande aux futures féeries mais le chant des rossignols aux yeux crevés bruit au fond d'un vase de chine à fleurs d'amandiers.
Au coin de la rue décorée de pampilles, un ours en pierre de lave lèche des arbouses de bronze. Dans le couloir du métro un aveugle joue du banjo. Qui donc pourrions-nous implorer? Courage amigos y amigas,
fa che Euridice tornilla goderdi que jorni
che trar solea vivent
in fest e in canto
e d'el misero Orfeo consola il pianto










Jeudi 14 Février 2013
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22/11/2010