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09/02/2011



ATELIERS

TEXTES ÉCRITS EN ATELIER PAR DES ÉTUDIANTS DE L'UNIVERSITÉ DE NEUCHÂTEL

Ces textes ont été écrits par les étudiants de l'atelier d'écriture et d'oralité des 29, 30 avril et 1er mai 2022 organisé par Nathalie VUILLEMEMIN, Professeure ordinaire, Chaire de littérature et savoirs, Institut de littérature française Université de Neuchâtel.
Intervenantes: Claude BER, écrivaine. Frédérique WOLF-MICHAUX, comédienne, metteuse en scène.



CORALINE

Ma fatalité quotidienne

Moment arrêté. Soulagement acide en attendant ma fatalité quotidienne. Emmurée par quatre sièges rugueux, supprimant illusoirement la présence effrayante des autres passagers, j’attends en espérant attendre pour toujours. Dans l’appréhension de la perte de temps, ma plaque de métal s’installe sur mes genoux, puis le câble presse mon épaule et m’efface la ville - la forêt - le lac - la montagne - à nouveau - la ville qui défilent. Je me retiens au mélange de bruit et de musique dans les oreilles. Le vacarme silencieux de ce dont je crains la venue, menace dans la tête. Les inspirations bloquées. De ce qui n’existe pas encore. Les sens ne sentent plus rien.
Le train s’arrête, déplaçant ce corps à la rencontre de ma fatalité quotidienne.

***

L’imaginable physique

J’imagine une entrée dans mon potentiel. Mes capacités se matérialiseraient pour m’être utile. Ainsi, agrandir cet espace étriqué qui appartiendrait à mon moi physique
lorsque je sens les autres autours
que mon regard cherche à s’appuyer
l’entente obligatoire de l’odeur amèrement critique qui m’interpelle trop souvent
disparaitre pour rester à leur gout.

J’imagine trop pour penser : observer uniquement les formes, les aplatir sur papier, développer les histoires qui ne m’appartiennent pas, ne jamais avoir prise sur leur finalité, me gaver de « et si », me figer, m’exalter sur toute musiques fraiches et sucrées, ne pas composer la mienne, sans formuler, ne jamais exprimer
ce dont j’ai envie
l’écho de mon soupir qui crie
le fracas contre mon crane
ces vibrations s’éteignent - j’imagine que je ne conviens pas, j’ai la pression de l’impression, qui lacère, étouffe, toutes mes capacités, les privant du vide qui les faisait exister donc réelles donc utiles donc physiques donc moi donc rien.

J’imagine une fille qui s’enfiche. Elle marche dans son tunnel inventé de doux myosotis. Elle oralise ses pensées, car si c’est à son gout, c’est aussi à celui des autres. Elle va là où elle se sent bien, ou fait mouvoir l’espace, car c’est aussi le sien. Elle n’a pas peur, car ce qui la touche, n’existe que selon sa volonté.
Certainement une perte certes
mais la production de l’imaginaire
sans la nécessité de l’excuser
sont les lumières, les harmonies, les chaleurs, les parfums, les délices, les plus libérateurs.


ELISE SCHEURER

Je me vois

Je me vois, demain, dans un café parisien. Il est dix heures, la ville s’éveille, doucement, dans un grognement plaintif. Mes jambes, croisées sous ma jupe au drapé antique, sont raides, et je laisse le soleil lécher ma peau, délicatement. Une gitane entre les lèvres, je me vois, moi, dans ce décor bohémien dont Gainsbourg aurait raffolé. Tout autour de moi, des automobiles, dont le ronronnement brise le silence, et l’odeur âcre, le temps qui se tâche. Ces couleurs en concert m’agacent ; j’écrase ma cigarette et quitte ces lieux, initialement idylliques.
Je me vois, après-demain, dans un musée, à Naples. L’édifice grouille de passants, des gens qui se pressent tout autour de moi, des nationalités qui regardent mais ne savent pas voir. A l’intérieur de ce remous, la sensation de renifler l’érudition des autres. Je ferme les yeux. Dehors, dans l’atmosphère bleutée d’un soir de juillet, Hamilton, d’Hancarville, Winckelmann m’attendent, une pioche à la main. Je me précipite à leur rencontre, je me précipite là où je les imagine, là où ils sont, là où le temps s’est arrêté, là où j’y crois, et quand je suis là, rien. Personne, à part une famille de sept. Je rebrousse chemin en soupirant, déçue.
Je me vois, dans trois jours, exilée du continent européen. Je vogue sur un fleuve, serpentant dans la jungle. Le Pérou est là, tout autour de moi. Il m’enveloppe de son rêve. A la recherche d’un chemin foulé chaque soir dans mes songes, je découvre un chemin bétonné, barricadé, bridé. Mes sandales s’abattent avec rage sur le goudron froid d’une route dont on a effacé l’essence profonde. Devant lui, des arbres qui se meurent, la beauté révélée, exploitée. La planète, maintes fois violée, me rit au nez. Alors je me vois dans une semaine, et je me vois dans vingt jours. Dans trois mois, dans quinze ans, dans quinze siècles, je me vois toujours. Toujours déçue, toujours agacée, toujours triste, coléreuse, craintive, incertaine. Le seul jour où je ne me vois pas, c’est le seul que j’ai vu.
C’était hier.

EMMA MARQUIS

Ça mord


Ça mord.
Ça mord dans le jour premier comme dans le fruit originel. Ça est puissant, ça est sanglant. Rougissante la lumière le baigne. Bain d’amour et de reflets, accueil brillant. Les yeux pleurent, les cœurs chantent ; on l’attend.
Ça prend son temps
sort rapidement, reste rapidement.
Son cri sonne pire que l’éveil, des mains le touchent, le caressent ; on le berce. La peau plus douce qu’un rêve
ça émerveille.
Des gazouillis plus doux qu’un bonbon ; ça enchante des mondes.

Ça mord ce qui advient, ce qui vient. Ça n’a pas de remord. On le bouscule, il titube ; on marche, il flanche
on avance.
Lui pleure, il hurle
le monde agrippe sa main.
Ça rit
ça crie.
Un jardin de roses s’offre à lui ; les pétales rouges l’attirent, l’excitent
il en est allergique. Son nez coule, ses genoux suintent. La morve rosée parfume sa bouche
âpre et sucrée
ça commence à l’apprécier.

Ça mord la fleur de la vie ; il la cueille à pleines dents. Ses canines sont aiguisées, son sourire d’acier. Rire est devenu singulier.
Sa bouche crisse, pâteuse de verbes trompeurs, embourbée par l’ennui. Sa vision se voile souvent
ça pleure souvent
comme femme enfantant.
Bambin qu’il a été, qui ne vit pas, qui ne sera.

Ça mord sa mort aussi pleinement qu’avec les dents.
Ça reste
couché, pâle, puant.
Des mains le touchent, palpent. La peau plus blanche que neige, ça rend des mondes inquiets. Cramoisie la lumière le couvre
de draps carmins parfumés par les morts. Ça demeure lentement, s’en va lentement. Ses bras malades
de balafres rouges
souffrent.
Le temps est long.
Mais ça sourit d’un crie
plisse les lèvres en remerciant
le monde, son monde
celui qui se meurt
mordant, mordu
que ça mord.

L. GILLIOZ

1


J’oublie parfois
Ce matin penché sur ma selle
Distraitement j'ai oublié la clef de mon vélo

Assis sur les berges à l’affluent de ma pensée, je joue à voir s'oublier le mouvement de mes mains sur les chiffres du cadenas fermant
Insignifiante dérive logée dans mes pupilles inquiètes
Mécanique teintée d'étonnement, qui m'hurle de voir les autres rameaux qui s'en vont fuir dans l’amnésie
Je saisis un courson au vol
Qui lacère ma paume stupéfaite, incisée au creux de sa chair
J'y lis les nervures de l'oubli

Éreinté je m'en retourne nerveux, à ce que l'amnésie aura tu
J'oublie ma mère et mes aïeux, j'oublierai tout de son odeur
Sa peau aussi
Et tout de ses quelques cellules qui ne veulent plus la fraîcheur des aubes d'été, qui enveniment les viscères, contaminent les autres, intense déroute du corps, fatale durée du deuil,
Cris étouffés par le silence de l’Histoire

J'oublierai même l'odeur amère du tabac froid, celle si acide d'un corps qui pleure, celle plus timide d'une nouvelle joie

Mais quoi saisir si mon ballot ne peut y ranger une brindille
À quoi bon
Tenir si fort l’échafaudage de ma mémoire
Si j'oublie mes mains virevoltantes sur le cadenas du vélo
Les pensées rapides sur l'asphalte
Le vent claquant sur mes joues froides
Le sable aveuglant des dunes
Un sourire triste de désaveu
Des entrailles chaudes d'abdication
Ça et ma naissance

J'oublierai même que j'oublie
À force de nager à contre-courant
Pour que les échos nous restent au creux des mains
On oublie
Que notre maigre sac de fortune se vide comme
Sable au fond du poing

Alors j'ai posé ma besace
Capitulé
Nu j'ai plongé dans l'eau fugace
Picoté par le sel
Oubliant ce que les mots disent
Un parfum ambré
Myosotis

Je suis à la croisée des siècles
J'oublie que j'oublierai sans doute
Duvets d'instants dans l'épiderme
Mémoire perdue dans ses doux plis


2

La chaleur pesante des paupières brumise mes rêveries chaotiques.
Encens gras, pores humides - Une aube svelte caresse mes cils.
Comment le sang danse dans les yeux ?
Je sais les tiens
Posés sur moi
Un regard fin qui perce mes lèvres et qui voudrait les attacher.
Moi je me lasse et tourne la nuque. Mes veines solides doivent l'abreuver. Mes épaules ont trop porté.
Je laisse la besace chaude mais lourde encore une fois sur son matin.
Je me recouvrirai sans doute du regard tamisé des miens
Orphelin, las de sa patrie, parti retrouver les siens


L. COSTE

Je vomis

Je vomis toute la masse moléculaire vautrée dans le moule harcelé de mon estomac. Liquide hétéroclite, intru du corps comme de lui-même. Un presqu’arc-en-ciel décevant, abandonné par ses couleurs puantes. En gros, un pot-pourri de bouffe dénaturée aux pièces mal arrangées qui déforment les souvenirs de poulet au curry épicé, accompagné de patates chaudes à la crème fraîche de noisette, de pistache et de café citronné, sandwichée entre le lait et les épinards aromatisés à la soupe de camembert, de caramel et de carotte.

Je vomis une grossière erreur ! Tandis que la pomme tabasse le pain moisi, le risotto viole les tomates. Une salope de misère ! L’idiotie déchue, la connerie froissée, la bêtise humiliée. Bucci, bout de chie ! Un immense étron, un énorme excrément, une putain de merde.

Je me vomis. Mon esprit décampe du robinet, puis éclabousse le sol. On ne peut lutter dans ses flots, tout est emporté : Aïsha, Marius, Clément, Sophie, papa, maman, les crayons, les bois, les dés, le foulard, le sifflet et le miel. Je m’agrippe à ma langue mais les mots ont lâché, suis projeté alors contre les mues noyées des dernières idées et manquant d’attraper la conscience qui file au passage, ça se laisse finalement déferler en dehors de la carcasse du géant.

Ça vomit une sorte de truc étrange, soit presque trop grand, soit un peu trop petit et qui manque d’un je-ne-sais-quoi, alors qu’il y a peut-être bien assez de ce qui est probablement l’inverse. On devine un machin suggéré par les copies des traces de ce qui semble être le tout ou ses parties. Cette chose qui n’est sans doute plus rien d’autre qu’elle-même, condamnée par sa nature à demeurer le seul membre de son espèce
la seule race de l’étranger.

***

Noix de l’Idylle

D’une voie accueillant le firmament du possible, l’herbe frétille et se replie au gré des pas. Les noix du Brésil, d’un bistre mat presque doré, piaillent enfin pour offrir leur secret. Les tâtonnements réjouis des cinq doigts confondent dans un empressement félin les perles du paquet qui se percutent.
Une seule coque. Dedans, tout (le miel), dehors, rien – le néant.

Elévation qui enfin ! rencontre la bouche et déjà la surprend. Les fleurs s’étendent, envahissent, éclairent chaque zone du palais, y plantent leur tente, y injectent leur sirop et finalement fondent en laissant derrière elles leur odeur de bois câlin occuper la chambre royale, qui, une fois pleine et unifiée, relaie à son tour des traces mentales, excitant le Moi à renvoyer de nouvelles graines à l’entrée de son château.


MAËLLE PETITPIERRE

Un sourire et une inclination, la langue ne parle plus. Logée au fond des iris, camouflée par des scintillements, la peur persiste et s’exprime. Il s’agit de l’entendre, de la croire, elle a besoin de déguster sa légitimité pour ensuite se reposer. La langue ne parle plus, c’est aux gestes de transmettre. Les embrassades prennent le relais. Acceptées, elles brisent les barrières, offrent le réconfort. Les corps se sont rencontrés et ainsi le lien s’efforce puis se renforce. La langue ne parle plus, mais les voix s’élèvent. Ce sont autant de mélodies, dénuées de signifiants mais abondantes de sens. Une main qui tremble est à prendre et le sourire est à rendre.

***

Le bruit est métallique, régulier. Un vent frais traverse l’océan de draps lourds. Il se crée un passage et s’infiltre enfin. Morphée s’en est allé. Dehors, un métronome orageux bat la mesure. À l’intérieur, systole et diastole s’alignent et tout devient calme. Il est temps de respirer, permettant au macadam de rejoindre la danse dans une valse hydrique.

***

Tu sens les brises matinales, la chaleur de rayons brûlant ton épiderme. Il est tôt. Tu le sais aujourd’hui, tu en es persuadé et pourtant tu prends le temps. Les piaillements des oiseaux parviennent à tes oreilles en une douce mélodie et enfin tu parviens à ressentir ce doux sentiment de paix. Tu sais enfin et tu oublies, il est tôt.
Tu sens ton cœur qui te bouscule, tes poumons qui le rattrapent tels des wagons courant, en titubant à l’arrière d’une locomotive. Tu comprends que ce bel instant s’en est allé et que, déjà, l’angoisse, ta plus fidèles amies, a détruit cette paix. Tu savais, tu devines encore. Le jour s’est levé.
Alors tu sens, tu consens, tu descends puis tu ressens. Maintenant, il faut agir, il faut partir. Tu sais alors tu fais, du moins tu feras.
Tu sens le froid te saisir, enfin il est là. Ton corps se fatigue mais tu avances. Tes muscles semblent faibles, ces fidèles soldats de tes combats rotiniers ne tiennent plus. Or, toi, tu crois seulement savoir. Le jour s’en est allé et il est tard.
Tu sens que demain tu sauras et qu’enfin, tu y parviendras.

***

Je vomis. Tu me parles mais je vomis. Je ne garde rien de ce que tu m’offres, je refuse. Les paroles sont nourricières et moi je vomis ta pensée. Ton avis. Ton jugement. Impossible de ne pas respecter ses propres viscères même lorsqu’ils sont vulgaires. Ce lieu de chair, entremêlé aux matières ingurgitées, à une raison. Cet endroit sombre, humide et mou te répond. Il faut l’écouter, c’est ici que les plus grands sentiments naissent. Je l’entends alors je vomis de dégoût.
Ton réel n’est pas le mien et je suis incapable de le digérer. Tu me choques, me bouscules, me déranges. Tu me partages ta pensée destructrice et je te rends ainsi ce que mon corps ressent.
Je vomis mais je reste là. Tu parles et je suis lasse. J’absorbe tes mots qui deviennent mes maux.

Je vomis parce que j’accueille, alors je t’en supplie : va-t’en.

MARINE CHAPUIS

Balade

Un cœur qui bat, un estomac qui se contracte. Un moment partagé par des milliers d’autres vies, cette chanson qui recommence.
L’odeur de l’animal mêlée à celle de la forêt éveille un passé primitif. À ce moment-là, c’est lui le maître, transportant une voyageuse éphémère, emblème d’un contrôle illusoire.
Ses sabots sont les musiciens de la symphonie qui va se jouer sur cette piste poussiéreuse. Une valse en trois temps qui ne dure qu’un instant. La baguette fend l’air, tout commence et tout s’arrête.
Plus de limite entre les espèces.
Anxiété libérée par la puissance de l’animal.
Extase.




MARION BOLLIGER

Elle déteint


Elle déteint. Matin midi soir nuit et à nouveau matin
Inlassable rengaine, cycle monochrome
Ses jambes acharnées épuisent l’air pour avancer mais le temps lui échappe et elle percute le vide, encore.

Elle déteint. Mai arrive, et pourtant
À quoi bon grimacer quand on ne pense rien
La vacuité des rires, puis l’euphorie en queue de poisson.

Elle déteint. Indicibles aspirations
Comme avant, comme après, certes. Mais quid de l’interlude ?
Les semaines ont bon dos, donneront-elles de l’espoir
ou perpétueront-elles une saveur aigre de dimanche soir, indéfiniment

Elle déteint. Des traces sur le carrelage, anciennes maintenant
Comme si sa raison d’être pouvait avoir raison d’elle-même,
mais non ! La pluie arrose les fleurs mais trop dense elle les noie.

Elle déteint. À quoi bon, pourquoi pas, l’ardeur seule est pérenne
Un avion un train un bateau, voire une barque peut-être
Matin midi soir nuit et à nouveau matin.

***

Un ralentissement progressif


Un ralentissement progressif qui annonce le moment où le véhicule plein à craquer, qui nous contient tous comme nos bagages flus ou superflus sont contenus par nos besaces de toutes sortes, crachera des trombes pressées et disparates, les restituant à une autre asphalte que celle qui les y a vus monter.
Extirpation partielle de l’aphasie collective, dont le roulement répétitif de l’engin partage la responsabilité avec la jeunesse du matin.
Une fois déplacées nos fesses laissent sur la surface une chaleur tiède.
Équilibre sur un coude appuyé précairement en travers d’un support de similicuir.
- Pardon, excusez-moi merci ! Bousculades.
Papiers froissés, proximité accrue, mouvement de foule qui remue les effluves de café, de savon et de parfum – à cette heure-ci les corps frais ne dégagent pas encore l’odeur triviale de fatigue qu’ils rejetteront au bout de la journée dans l’étroitesse du même espace, enlaidis par les heures et par l’agacement.
Enfin, voix recouvertes par le sifflement soulagé de la bête métallique qui s’immobilise. Les pieds impatients effectuent des pas ridicules pour atteindre au plus vite la béance d’où s’engouffrent l’air neuf et la fumée mêlée aux gaz d’échappement.
La masse anonyme se disperse et s’éloigne – jusqu’au moment où elle convergera à nouveau.
Inéluctable routine transitoire, avant et après le commencement.



MATTEO M.

1-

Ils hurlent, cent yeux à peine ouverts Entremêlés de futurs, de rêves
Empaquetés dans leurs couvertures bigarrées Leurs babillements sont demandes, caprices

Ils hurlent, trois trimestres passés La grande, l'attendue libération Ces petits sortent enfin, et
Dans la chaleur nouvelle-née Vibre leur excitation

Ils hurlent, cinq litres ingérés Le bar est école liquide,
Eux ont vacances de raison
Vision trouble, joues rouges, titubations Dans la nuit, cette bande
Explose sans inhibitions

Ils hurlent, deux foudroyés rougeoient Des sauts, des effusions
L’alliance sans arche annoncée Tous les lurons enivrés de joie Partagent leur sincères félicitations

Ils hurlent, un serpent goudronné dans la montagne Ce reptile soudain dérobé
Sous leur monture chromée Ils volent ainsi sans ailes Ce bruit est leur râle Dernier.

***

Une nuit avec ou peut-être sans lune Peu m'importe derrière mes volets. À l'abri dans mon antre
Dieu sait combien de pixels rien que pour moi Dansants avec les couleurs qui me sont dues. Somnolant, je m'amuse de l'écran lisse.
Voluptueusement affalé sur mon trône en sucre, Mes mains dansent pour écrire
Mon temps lentement disparait
De temps en temps, de longs amis d'acier Suivent leurs chemins tracés
Pour venir me bercer,
Couvrant ainsi le ronronnement de ma bécane.
Devant, un antique bureau en bois est socle pour une modernité silicone
À gauche, une longue tige blanche tient un soleil au-dessus des arcs-en-ciel À droite, une poubelle rouge, un peu trop remplie
Et derrière, un lit doux et propre qui m'appelle Je lutte mais lui et moi savons qui vaincra.

RANDY CALAME-ROSSET

Toutes les fois où je t’ai pensée en ces termes : « ma petite Sarah », assez simples pour être authentiques, le régisseur de mes espoirs aurait dû me dire : « ce ‘’ma’’, qui te guette, est déjà ta chute » Car ça n’était que « ma » Sarah, pas celle du dehors, pas celle-là, non, mais celle-là seule qui au fond n’était que moi, créée par cette chose que je nous pensais à deux. En elle, je croyais trouver un timide démenti à l’inquiétude de nos cœurs humains ; abîme que nous craignons et fuyons partout, où il nous retrouve toujours. Et toi comme moi, c’était un peu en l’autre que l’on espérait amoindrir le bruit des heures vides. Puisque nous ne sommes que trous, ne réclamant pas moins que la plénitude de l’amour pour pain quotidien. Chaque caresse accordée par lui, donne au possible la solidité diamantine du réel, mais ces doigts, ceux-là même de l’amour, sont atteints par la fragilité angoissée de l’éphémère, et malgré nous, les caresses cessent un jour. Les nôtres ont fait un tour et puis s’en vont pour toujours, avec ces promesses qu’elles avaient lancées en l’air, comme on en fait quand on a trop bu. Arrachant d’un coup la partie du cœur, que l’on s’est taillée chez tous ceux pour qui l’on a compté, on s’est souri quelques fois avant que les traces de nos pas ne retrouvent leur liberté. Le sens à donner à cet interstice au travers duquel est apparu l’œil de l’autre, aussi brièvement que des inconnus surpris aux fenêtres de deux trains contraires, est toujours très confus à l’heure où j’écris. Cette fleur germe encore sous terre. Mais peu importe la langueur qu’apporte la peine, la victoire de son éclosion, qu’aura arrosé ce nuage que tu m’as laissé dans le cœur, sera la victoire du jardinier qui en lui possède le plus beau des jardins. Notre histoire aura sa tige au milieu de beaucoup d’autres ; à son sens particulier se surajoutera comme la grâce le sens de la beauté. Et ce champ, il sera ma valeur. En fait, lorsque je te pensais en ces termes : « ma Sarah », je ne savais pas, et ne pouvais pas savoir, combien j’avais raison de me tromper.


S. MASCHER

Passerelle


La passerelle tremble sous notre poids, les lattes plus espacées que je n’aurais pensé : une, deux, trois, blanc – scintillement vert or lacustre – une, deux, trois… jusqu’au bout, où la barrière retient nos corps avachis. Confiance abandonnée dans l’installation, nos regards plongent, froissent la surface avant de la surplomber, happés par cet espace de vide qui s’impose. Insensible au clapotis qui lui masse les entrailles, il lui doit pourtant son existence. Instabilité de la matière décourageant les velléités du béton.
Béton des blocs qui pendent de part et d’autre du ponton, ingénieux équilibre lui permettant de s’élancer, de projeter ceux qui le foulent en conquérants du territoire d’air et d’eau.
Liberté feinte, bridée par le rappel – vibrant – du métal contre nos ventres.

***

Stagnant


Stagnant, liquide noir dans son vase de porcelaine. Le fumet se déroule comme une fleur dont l’âcreté vient chatouiller les narines de celle qui le repose brutalement : trop chaud. Des gouttes cognent contre les parois avant de retomber dans la masse, laissant pour toute trace de leur insurrection des griffures de marc. Même scénario hors de la tasse, autour de la table, où l’on commente l’actualité à coup d’informations volées sur une banquette de train, d’articles investigués ou de concepts tirés des leçons encore fraîches dans les mémoires. Vallès et Beauvoir se mêlent à Bourdieu, invectives et récriminations fusent. On aimerait s’en saisir comme d’une batte, leur donner corps. On se contente d’attraper l’anse et d’emplir les bouches du café – tiédit.
Stagnant. Fond du carton plastifié au bord retroussé. Sa chaleur se diffuse au creux des mains, promesse d’énergie pour l’heure à venir. Lassitude de corps tout juste rassasiés dans le brouhaha d’autres corps qui raclent, bousculent, se pressent. Grande aiguille sur le premier quart, neurones irrigués, connectés, prêts à accueillir la litanie professorale. Inertie des corps caféinés.



SOPHIE BELLE

Déraillement temporel


Le temps presse. Nos sandales giflent le sol. Les passants défilent devant nous. Le tic-tac de l’horloge rythme notre course. Le déferlement de nos jambes et des battements du cœur nous mène vers notre rame, qui se tient devant nous, imposante.

Le temps presse. Dernière ligne droite avant d’entrer dans le wagon de gauche. Nos billets sortent du boîtier ronronnant. Nos mains transpirantes deviennent soudainement légères. L’empressement nous a retiré nos bagages.

Le temps presse. Nos pas nous ramènent vers nos valises oubliées vers un banc, d’où se dégage une forte odeur de sueur. Une fois notre butin saisi, la course est repartie. Le bruit de notre vie à roulette rappelle nos vacances à la montagne, qui s’éloignent au fur et à mesure que nous nous rapprochons de notre monstre ferroviaire.

Le temps presse. Le sifflement du contrôleur concrétise notre arrivée. Nous entrons dans les entrailles de la bête, qui regorge de doux sièges en velours rouge. Nous nous affalons et la créature nous emporte. Un spectacle nous est offert depuis les yeux que cette dernière comporte.

***

Virée nocturne


Nous nous éloignons. Les silhouettes lointaines deviennent poussière. La fraîcheur du bois humide chatouille les narines. Un regard scintillant perce la nuit brumeuse. Insistant, puis disparaît furtivement.

Nous nous éloignons. Nos pas pesants rompent le silence. Un vent léger sèche les cheveux, perlés de gouttes transparentes. Nos voix adoucissent le bois hostile. Au sortir de la forêt, le feuillage voûté dévoile un paysage citadin. Une brise nouvelle chuchote à l’oreille. Elle apporte avec elle les rayures dorées qui strient le ciel. Derrière nous roulent des pierres, qui se noient dans l’herbe vitreuse. Le goût sonore d’une journée automnale fait surface.

Nous nous éloignons. Les étoiles électriques s’endorment les unes après les autres. Nous déambulons dans un paradis urbain, main dans la main. Arrivés chez le boulanger, le tintement argenté annonce notre petit-déjeuner.






Jeudi 24 Novembre 2022
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ANTHOLOGIES ET PUBLICATIONS COLLECTIVES

Revue Cités N°73,
Effraction/ diffraction/
mouvement,
la place du poète
dans la Cité,
mars 2018.

Pour avoir vu un soir
la beauté passer

Anthologie du Printemps
des poètes,
Castor Astral, 2019

La beauté, éphéméride
poétique pour chanter la vie
,
Anthologie
Editions Bruno Doucey, 2019.

Le désir aux couleurs du poème,
anthologie éd
Bruno Doucey 2020.







cb
22/11/2010