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09/02/2011



EXTRAITS D' OUVRAGES

EXTRAIT DE L'AUTEURDUTEXTE «La Prima Donna suivie de l’Auteurdutexte » Ed de l’Amandier 2006

In «La Prima Donna suivie de l’Auteurdutexte » Ed de l’Amandier 2006



Alors le repas avait été organisé dans une salle voûtée. On était neuf à s’être retrouvés là par hasard. Ou plutôt parce qu’on avait assisté au même spectacle qui avait eu lieu dans un petit théâtre attenant à la salle. J’étais venu pour voir, rien que voir et écouter l’acteur auquel j’avais dit la veille “Je viendrai vous voir”, m’engageant déjà bien trop – mais, hop, à peine le temps de le dire qu’il n’était plus possible de reculer comme toujours lorsqu’on ouvre la bouche pour combler le silence et qu’on dit immanquablement juste ce qu’il aurait fallu taire –, m’engageant au-delà de ce que j’aurais dû, moins en réalité par la faute de l’acteur ou la mienne qu’à cause de la promesse faite à Julius, m’engageant donc une nouvelle fois très inconsidérément parce que voir, vraiment voir, exige une mobilisation d’énergie extrême. Et qu’à la dépenser sans rime ni raison, cette énergie, avec notre habituelle inconséquence, par routine ou faiblesse, on finit flapi et poire blette. Mais j’avais dit, fallait faire.
J’étais arrivé en avance parce que c’était sur mon chemin et autant me poser tout de suite plutôt que de ressortir après, encore que ce fût là un prétexte que je me donnai pour éviter de croiser Julius qui m’aurait peut-être déjà attendu. Et je ne voulais pas qu’il m’accompagne parce que sa présence m’aurait distrait et empêché de voir, réellement voir comme je m’y étais engagé, ou du moins comme je considérais, moi, m’y être engagé, lorsque j’avais dit au comédien que j’irai le voir même si, lui, n’y avait naturellement attaché aucune importance. Mais si on s’en tenait à ce que les autres comprennent de ce qu’on dit et non à ce que l’on entend, soi, par ses propres mots, la vie deviendrait encore plus difficile parce qu’elle poufferait d’un coup cette éventration de conscience qui d’ordinaire tout de même se vidange par fuite continue et donc supportable le temps d’une existence raisonnable. Donc force est faite de s’en tenir à ce qu’on croit dire. Et je m’étais engagé par mes propres mots à essayer de voir. Cela, il aurait fallu l’expliquer à Julius qui aurait cru dur comme fer, quoique je puisse tenter afin de l’en dissuader, que je n’avais aucune envie de l’emmener avec moi – ce qui était vrai – mais pour des raisons à lui et à sa façon d’être – ce qui était faux – et il m’aurait fallu tellement d’efforts et de temps pour me faire comprendre, car telle était sa manière à ce moment-là qu’elle lui interdisait de faire semblant de comprendre quiconque, lui-même inclus, poussant cette probité jusqu’à ses conséquences ultimes, que l’heure de la pièce aurait fini par passer avant que j’y sois arrivé. Et je n’aurais pas pu voir le comédien à qui j’avais aussi permis d’aller le voir, même s’il s’agit pour un acteur d’une chose courante à la fois insignifiante et capitale puisque toute la vie de ces gens de spectacle se résume à être vus et qu’ils y sont accoutumés en même temps que toujours en attente, demandant “comment ils ont été” et “comment on les a trouvés”, comme s’ils étaient cachés ou perdus quelque part derrière vos propres yeux, toujours à vérifier ce qui d’eux et de ce qu’ils croient avoir donné à voir, a été finalement vu. En général rien ou presque, eu égard à ce que cela représente pour eux, comme pour n’importe qui d’ailleurs, que d’être vu et compris comme on le souhaiterait, dans cette transparence proprement miraculeuse où s’uniraient la satisfaction et l’étonnement d’à la fois se reconnaître et se découvrir, rêverie naturellement toujours déçue car par nature inconséquente et parce que voir, du moins à ce que j’ai pu en déduire d’après mon propre cas sans doute un peu plus désespéré que beaucoup mais sans rien d’exceptionnel ou d’unique, tant s’en faut, réellement voir, nécessite une somme de forces et d’attention trop considérables pour les mobiliser à l’improviste chaque fois qu’un quidam se présente et que donc, bref, on passe sa vie sourd aveugle à ne rien voir ni entendre, alimentant avec une équanimité merveilleuse notre solitude réciproque, ni vu ni connu de vie à trépas ou alors à contretemps et contresens. Et cela de tous, je me disais, et pas uniquement bien sûr des comédiens ou de ceux, peintres, écrivains, musiciens, et autres, dont il y aurait ensuite toute une flopée au repas et qui s’imaginent souvent faire des choses qui exigeraient autant de travail et d’attention de la part de ceux qui les écoutent ou les regardent qu’elles en ont exigé d’eux-mêmes, mais simplement ces derniers de façon plus patente à cause de leur naïveté, comme si tout ce que n’importe qui fait, à preuve voir, rien que voir, n’était également compliqué, – quoique ce soit peut-être moi qui complique comme le pensent Julius et d’autres aussi, à mon sens tout aussi compliqués, mais appelant leur propre complication simplicité et ainsi effectivement débarrassés de beaucoup de complications inutiles où ils m’accusent de me noyer (peut-être ont-ils raison toutefois) à cause de cette naïveté donc mais aussi de leur invraisemblable prétention à tous, artistes, comédiens, auteurs de textes, musiciens, à communiquer, prétention à la fois émouvante et dérisoire quand d’évidence on a bien trop à faire chacun de son côté avec le désordre de sa propre tête et les ennuis de la survie ordinaire, dont on ne s’occupe que rarement en mots vu terne et pénible et assommante comme elle est, bien qu’elle pompe, elle, la quasi totalité de nos ressources vitales, et qu’on est de ce fait bien trop débordé et vanné pour aller se torturer les méninges à voir et à entendre, alors que, ouf enfin tranquille, on peut rentrer un moment sa tête dans ses manches, déjà suffisamment encombrée par nos obsessions personnelles, pour ne pas encore en endosser des étrangères. A tel point qu’ensuite il n’existerait plus un espace où s’habiter. Et où vivre alors ? Et comment ? Parce qu’une fois qu’on a vu réellement vu, impossible ensuite de s’en débarrasser et c’est un fardeau de plus à porter. Conséquence, nos yeux, mieux vaut les fermer.
Avec le temps, il arrive toutefois qu’on se fatigue de cette aboulie gagnant de proche en proche à force de se protéger de la grêle et de tout ce tremblement qui vous secoue les nerfs dès qu’on se met à exister, oui, avec le temps il arrive qu’on se lasse de cette manière de mourir lentement en vie à force de ne plus vouloir comprendre et donc de ne plus rien pouvoir faire du tout, réellement s’entend, sauf à ressasser tous les jours ce qu’on sait depuis une éternité jusqu’à n’être plus nulle part ni personne dans ce qu’on est. Et comme, avec le temps, je commençais à être exaspéré par cet interminable ressassement et cette habitude qu’on prend de ne plus jamais se hasarder à émerger, de telle sorte que comme cousus dans des outres on est, j’essayais même petitement, à ma mesure, mais du mieux que je pouvais, de faire réellement ce que je faisais. Bien qu’à ce compte là on finisse par faire très peu de choses et qu’on soit obligé de s’agiter encore plus frénétiquement pour survivre. Parce que faire, vraiment faire, quoi que ce soit y compris se livrer à une occupation aussi insignifiante en apparence que voir et entendre, accapare, du moins pour moi, tellement de temps et de soins normalement consacrés à perdurer qu’il faut bien en contrepartie accélérer comme un perdu pour continuer à vivre comme il convient, sans rien laisser paraître de tout ce tumulte et de ces cataclysmes internes qu’on subit à chaque seconde et qui nous feraient naturellement mettre à mort, quoique délicatement et seulement symboliquement, mais pour nous définitivement, s’ils apparaissaient au grand jour tels qu’en eux-mêmes et non pas comme il leur est permis de paraître : tamisés par les mots et soumis aux règles de convenance (qu’il est absolument inconvenant d’évoquer, du fait qu’elles sont censées ne pas exister). Et surtout à cette époque dont je parle qui était très férue de sincérité et d’authenticité, comme il se disait, et avait donc élaboré un arsenal de règles tacites très strictes pour conformer sa prétendue vérité à ce qu’il était convenu d’entendre par là. Je trouvais donc que tout cela rendait encore plus ardue et pénible la découverte en soi et hors de soi de la moindre brindille d’exactitude, étant donné la loghorrée de vérités qui se déversait sans arrêt. Mais sans doute étais-je déjà facilement débordé ; et si encombré que je n’arrivais que rarement à déficeler ce nœud de cordes et à en tirer une avec cette intime conviction, comme certains l’avaient, qu’une fois empoigné le bon bout de la réalité, celle-ci se détricoterait sans plus aucun danger ni mystère. Mais tout de même, comme j’avais décidé de faire ce que je faisais chaque fois que je pouvais, j’essayais. Et j’avais promis à Julius que son monologue, je le lui ferai. Maintenant il fallait m’informer sur ce qu’un monologue était.
Je me suis assis au bar et j’ai commandé ce que le serveur a appelé un “café noyé” car il n’y avait ni déca ni chocolat, ni rien de ce que je consomme d’habitude depuis que je ne supporte plus le café à force d’en avoir abusé pour pouvoir veiller et vivre plusieurs vies en une comme on y est logiquement porté aussitôt qu’on s’aperçoit du peu d’années et de moyens dont on dispose pour être et devenir, jusqu’à ce que le corps disproportionné comme il est par rapport aux ambitions tout à fait démesurées de nos désirs et de nos pensées – écart si grand qu’on se mettrait à rire de nous-mêmes à chaque surrection de cette vanité si nous n’avions coutume d’y voir au contraire un signe d’excellence de dignité et d’humanité puisque tel est le statut obligé de notre pensée, aussi ridicule et chétive soit-elle pour peu qu’on la compare d’un côté ou d’un autre soit à l’insignifiant exemplaire de série que nous sommes sur des millions de milliers de milliards qui existent en même temps, nous suivront ou nous ont précédés, soit à l’inaccessible sommet que rejoint la pensée quand, cessant par instant de secouer nos quelques moignons d’idées, on en effleure l’immensité, à peine debout qu’aussitôt retombés mais devenus assez conscients pour garder définitivement mémoire de notre impotence et avoir compris que borgnes et manchots on est – entêtés donc, malgré tout, jusqu’à ce que le corps cède et qu’il faut bien se résoudre alors à réintégrer, presto presto, la niche de vie qui nous est allouée sous peine de mourir tout bonnement plus vite que prévu dans les quelques mois ou années qui suivent, le corps malade, le cœur vide et l’esprit plus ratatiné que jamais. C’était un destin que souvent je voyais et qui m’inquiétait d’autant que lorsqu’on se met ainsi à rapetisser, on est évidemment bientôt trop rabougri pour se rendre compte de ce lichen qu’on est devenu. On flèche encore des branches ou de la cime même si elles ont été depuis longtemps tronçonnées. Et c’est avec ce quignon qu’il faut continuer.
(…)
La plupart du temps on s’accommode et on se contente de mourir par petits paquets qu’on lâche les uns après les autres jusqu’à ce qu’entièrement déblayé on finisse par mourir complètement. Une vieille femme a montré du doigt le poisson noir : “Qu’il est laid !” – le trouvant vraiment hideux et grotesque ce succionné à son rocher mais le regardant cependant avec un visage épanoui et donc absolument séduite par lui. Après, un homme et une femme se sont arrêtés, parlant comme on s’exprime lorsqu’on veut paraître intéressant, l’homme surtout qui voulait plaire à la femme et lui montrait les poissons bleus en les qualifiant d’azurés, appelant les étoiles de mer astéries et lui expliquant pourquoi le poisson noir suçait son rocher à cause de la nature de son système nerveux, déjà décrit par Vulpian, comme si de tout ce savoir et de toute cette préciosité langagière dépendaient l’amour et le désir de la femme et la nuit qu’ils passeraient. Et sans doute ils en dépendaient. Parce que cet homme n’était ridicule que du dehors pour moi qui l’écoutait, identiquement ridicule moi ou n’importe qui d’autre quand on surprend nos manières de séduire et d’aimer, plus affligeantes les unes que les autres mais efficaces parce qu’on s’y reconnaît chacun et que c’était sincèrement qu’il parlait cet homme comme si son désir avait tout animé en lui et hors de lui et qu’il célébrait cela comme il pouvait. Il a dit “Va donc savoir ce qu’ils pensent dans leur aquarium à nous regarder ?”. Et qui de nous peut savoir ce qu’on pense quand tous les mots qu’on prononce ne sont que des façons de rafistoler et colmater ces brèches par où fuit la pensée ? Autour du rocher la succion du poisson noir faisait éclore des volcans de bulles semblables aux salses de l’Etna. Je regardais le poisson noir, l’homme, et la vieille et l’Etna et la femme qui m’accompagnait et qui tout à l’heure s’éloignerait sur le quai de la gare très vite sans se retourner, comme isolée du reste des voyageurs que mon regard effacerait pour ne fixer qu’elle, en réalité tout à fait mêlée à eux et anonyme comme tous l’étaient sauf pour qui les aimait, chacun élu dans la foule où ils se perdaient tous, des centaines avec les mêmes tristesses, les mêmes espoirs et les mêmes colères se dupliquant indéfiniment sans qu’aucun pourtant ne puisse jamais inventer quiconque ni le remplacer ni voir par ses yeux, toucher par ses mains ou sentir le goût de sa langue dans sa bouche, tous annulés dans les mêmes pas pressés, gestes d’adieu de la main, visages rapidement détournés, tête un peu baissée pour se protéger, pareils et indéchiffrables. A cela on comprenait qu’on était séparés et on pouvait repartir chacun de son côté parce que, oui, tout seul on survivait. Alors j’ai bien vu que les mots n’ont rien à dire de nous ni de ce qui est, uni, désuni, heureux, malheureux, n’importe qui unique comme tous, dedans dehors, mais qu’il faudrait, pour s’approcher de ce qui est, faire suivre chaque phrase de son contraire comme Empédocle disant je fus au cours du temps le garçon et la fille, l’arbre, l’oiseau ailé et le muet des eaux ou bien Dag Hammarskjöld espérant que l’Etna d’Empédocle fût amitié entre les hommes. Ainsi était-on face à face d’une étonnante immobilité, même riant, s’étreignant ou au contraire se taisant resserré sur son os, toujours ventousé au rocher qui n’était, bien sûr, que le temps dont j’avais bêtement cru qu’il passait alors qu’il n’est que ce calcaire contre lequel nous frétillons comme s’il y avait une sève à en extirper, et en pure perte parce que l’éternité voilà ce qu’elle est : un mur de basalte qu’on suçoterait éperdument en lâchant nos billes argentées. Et puis, glop, gobé par elle on est, et devenu à notre tour basaltique et mort pour l’éternité. Quant à l’aquarium, un hôtel de passe plutôt c’était, semblable à ceux où j’ai habité, à cause naturellement des passes des prostituées qui échangent argent et jouissance tenant aux deux embouts de la vie et les manipulant, elles, sans faire d’histoire comme on en fait la plupart du temps, sauf quand on est trop pauvre pour en rajouter, mais aussi à cause de toutes les autres passes qu’est vivre, celles du gibier que nous sommes à la fois traqueur et traqué ou celles des joueurs de rugby, de volley ou de foot se lançant la balle comme on se jette la vie de main en main jusqu’à ce que non pas but, mais impair et passe inscrit sur les tapis de casino désignant tout à fait paradoxalement un gain pour qui a misé en passant et donc la vie entière passe et drôle de passe ou pour ainsi dire mauvaise passe, jeu, désir, gain et mort distribués au petit bonheur la chance ou la malchance et de toute façon en pointillés de vies dérisoires qui ne cessent à la fois de s’évanouir dans l’insignifiance et de se déborder, sommaires, bancales, bonnes à jeter et précieuses, avec traversant cette épaisseur des choses une finesse de laser creusant son sillon au centre de chaque conscience pour, juste l’espace d’une seconde de clarté, devenir, même modestes et sans surprise et sans noblesse comme sont nos vies, ce qu’on appelle, rien que pour soi, sa destinée, sans ambition ni vanité ni outrance mais parce qu’aussi “riendutout” qu’on puisse être, tout de même, on est danseur de corde et chevaucheur de lignes, telles qu’elles nous traversent et finissent par nous épingler sur le bouchon de liège que notre histoire a été.
(…)
C’était une femme d’ossature frêle et aux traits si fins que plutôt que modelé son visage paraissait dessiné, comme avec une plume à encre de Chine, à petits traits nets et précis. Tout était petit, le nez, les yeux, les dents, le corps entier sauf les mains : des énormes mains de tailleur de pierres au bout de ces bras si grêles. Et pareillement cette femme parlait d’une voix chantante et flûtée en disant “On n’en a rien à foutre de ça” ou “Je me suis fait chier” et toutes sortes de phrases semblables si élégamment prononcées avec tant de douceur mélodieuse qu’on n'arrivait plus à décider de ce qu’on entendait, bien qu’elle ait vite fait d’accélérer le jeu des portraits avec une brutalité révélatrice de la rapidité et de la justesse de son jugement. A tel point que la femmejournalisteàcontresens s’était tue absolument charmée – “Arrête tes conneries” avait dit la femmepoupée – parce que de paraître vache et mal éduqué était encore à l’époque pour une femme, quoique ce fût déjà un modèle un peu éculé mais encore valable dans la ville de province où on était, paraître donc ainsi, même si c’était un poncif, pouvait permettre de passer pour originale et sans préjugé, c’est-à-dire d’être en parfaite conformité avec ce qu’on entendait par originalité, et donc d’être en fait pas originale du tout, mais original comme on doit l’être pour être bien accepté et apprécié. Mais j’ai bien vu, après, que cette femme était réellement originale, non à cause de sa grossièreté affectée, mais à cause de l’habileté que celle-ci révélait et d’un sens de la réalité plus grand encore que celui du Patron. “Putain merde” elle disait en passant sur son visage ses mains étonnantes de puissance et si vieilles par rapport à son âge, veines et tendons saillants qu’on aurait pu croire qu’on les lui avait greffées, mais en fait bien à elle et ayant absorbé tout ce que la femme avait déjà vu et observé et qu’elle entendait utiliser. “Une incroyable” à l’envers c’était roulant les r au lieu de les avaler – borrrdel de merrrde roucoulait sa voix flûtée – les faisant rouler et tonitruer comme un hallebardier, avec beaucoup de soin et de préciosité pour bien montrer qu’une originale elle était. C’était une femme décidée à s’imposer. “Moi y’a que l’originalité qui me plaît, le reste j’en ai rien à cirer ” elle disait, ce qui était une chose très bien vue à l’époque où il fallait absolument apprécier l’originalité même et surtout si elle était très conformiste de façon à oublier l’énorme banalité qui sévissait et qu’on dissimulait bon an mal an sans jamais s’en débarrasser puisqu’on ne parvient pas se désembourber de la répétition dont on est constitué. Rester sans regimber des milliers de n’importe qui à des milliers d’exemplaires requiert une humilité qu’on ne peut pas exiger d’emblée de soi-même. Quand déjà on sait qu’on mourra, il est difficile d’accepter, en plus, cette absence à laquelle on est condamné, déjà mort en vie et compté pour nul et déblayé sans droit de rien vivre rien dire comme la plupart le sont sur tous les milliards qu’on est. Enfin c’était une femme bien décidée à arriver, et à gagner de l’argent et à s’installer à l’abri de la chaleur humaine dont elle savait visiblement ce qu’il fallait en penser. Elle a donc continué de jouer son rôle avec beaucoup d’opportunité et de recherche, sauf pendant quelques instants où elle a regardé le comédien qui revenait du fond de la salle accompagné de la chanteuse, celui-ci accentuant encore la souplesse de sa démarche, passant la main dans ses cheveux qui sont restés un instant ébouriffés, sans âge malgré son âge parce que son visage s’était ouvert et détendu comme je l’avais déjà remarqué sur scène où, quelle que soit son expression elle semblait prendre appui sur ce visage arrière qu’on ne lui voyait pas dans la vie, hormis j’ai supposé dans l’amour, et qui rendait visible le reste, colère, tristesse, abattement ou joie les portant non en lui-même où ils auraient sombré mais comme un masque posé à quelques millimètres de son propre visage et que tous deux, le comédien et la chanteuse, apparaissaient alors d’une surprenante beauté due non seulement à leurs traits et formes propres mais surtout à leur manière d’exister traduisant cette habitude qu’ils avaient d’utiliser leurs corps, muscles, os, tendons, visages pour être autres que ce qu’ils étaient. Et j’ai vu que la femme voyait et que ce qu’elle était essentiellement c’était amateur de beauté, dont elle s’emparait de toute façon avec les mains qu’elle avait et que donc, à nouveau, contrairement à ce que la femmeàcontresens supposait ou redoutait avec son goût du romanesque – (l’idylle du comédien et de la chanteuse) – non cette femme ne redoutait rien et n’avait rien à redouter car elle n’avait ni peur ni gêne de la beauté, ni inquiétude d’aucune sorte et l’art de la reconnaître et de se l’approprier. J’ai pensé qu’elle ferait un excellent collectionneur de gens et de choses et avec d’autant plus d’aisance qu’elle approchait masquée par cette habile grossièreté. Une bonne chasseuse c’était. Rusée et sans pitié. Mais peut-être aussi, n’était-elle pas comme je la voyais, ni les autres non plus, ni comme aucun d’eux voyait, ce qui réduit considérablement la possibilité d’entériner avec confiance ce qu’on croit. Et je me disais que l’auteurdutexte avait un réel mérite, ou une grande présomption (entre les deux je ne sais pas trancher) de faire monologuer sans s’inquiéter de l’inexactitude, ou alors un savoir très vaste parce que, moi, naturellement à aucun de ces gens je n’aurais su leur inventer une parole du fait que je ne pouvais pas vérifier s’ils pensaient en eux comme au dehors, ce qui est un point fondamental quant au monologue. Ce n’était pas la nature de leurs pensées qui me préoccupait, parce que mentir et dissimuler sont des procédés trop coutumiers pour être le moins du monde déroutants, et qu’on peut très bien voir ce que chacun pense sans se forcer ni se donner beaucoup de peine. C’est là une opération de conversion que tout le monde réalise dès son plus jeune âge que de voir ce qu’il en est en vérité, mise à part la difficulté de trouver les mots exacts pour le désigner, ce qui est, du moins pour moi (et je ne peux pas être le seul) une recherche de longue haleine que de découvrir ce que chacun entend par les mots qu’il emploie, soi compris. Car il arrive d’appeler sans le vouloir et sans le savoir les choses par le contraire de ce qu’elles sont uniquement par habitude et sans soupçonner ce qui peut en découler. Non, ce qui me gênait c’était la manière intérieure de se parler qui est la véritable identité de chacun. Et je me demandais comment chacun aurait monologué si cette histoire de monologue pouvait exister et si ce n’était pas, comme je le pensais, un artifice amusant mais sans conséquence. Comme j’avais promis à Julius j’ai tenté d’imaginer et je me suis dit que l’hommephoque, à mon avis, ne pourrait jamais monologuer tellement il avait besoin de parler pour être écouté et que donc au lieu du bavard qu’il paraissait c’était un silencieux habité d’un si énorme mutisme, un silence de steppe comme il s’étend indéfiniment au bout de soi et qui émerge encore plus grand quand on est malheureux, malade ou désespéré qu’il était bien obligé de charger et décharger sans arrêt ce wagon de mots pour échapper au vertige de sa toundra du dedans. De ce côté rien d’autre qu’un grand blanc ou la répétition de ce qu’il avait dit ou dirait, ce qui ferait un monologue pratique où il n’y aurait qu’à copier sauf la difficulté de traduire les blancs, toute l’énorme signification de ces blancs que je n’aurais pas su comment montrer. Donc à éliminer. Éliminé aussi, j’ai bien vu, la femme du comédien qui devait monologuer à l’inverse de toutes les grossièretés qu’elle s’appliquait à proférer et donc sans l’ombre d’un repère pour savoir comment elle manigançait dans sa tête, j’ai supposé très sentimentalement de façon à pouvoir être rapace sans ennui puisque telle est d’habitude la fonction de la sentimentalité que de permettre de dominer sans aucun remords avec un contentement de soi qui évite de déraper, donc ç’aurait dû être un monologue fabriqué, mais dont j’étais incapable de décider si cette femme savait qu’elle le fabriquait. A mon sens oui, mais comment ? C’était une vérité trop compliquée. Et pareillement compliquée celle du comédien silencieux dont je n’aurais pas su me débrouiller parce que, comme il était beau avec ce visage qu’on prête aux amants et aux penseurs et qui rendent crédibles l’amour et la pensée alors que, même quand ils existent dans les n’importe qui que nous sommes, impossible souvent de les reconnaître, parce que parfois des gens très sensés ont tellement l’air idiot qu’on mépriserait la pensée d’habiter une figure si peu en rapport avec elle (comme Julius qui pensait bien plus que ceux qui étaient là mais paraissait si abruti que ç’aurait été un miracle si on l’avait écouté) et plus encore avec des amants parfaits tels que j’en ai croisés de très quelconques ou parfois laids, vieux, ou si mal fichus que les imaginer tout nus est un défi à l’amour (quoiqu’eux, de fait, en connaissent la plénitude) alors que naturellement le comédien ou la chanteuse étaient agencés pour incarner les sentiments et les idées de la manière dont on se les représentait, ce qui ne prouvait pas du tout qu’ils les abritaient ni le contraire, restant imperméables comme rend toujours la beauté qui conduit à projeter n’importe quoi de ses désirs et de ses rêves et même sert à montrer qu’ils existent bien dans la réalité, même si pas où on le croit. Donc c’étaient des écrans ces gens-là. Et en plus quand quelqu’un se tait, l’écran s’élargit parce qu’on lui prête toutes sortes d’intentions et de finesses qu’il a ou pas. Les sornettes de l’hommephoque on les lui entendait débiter, mais le comédien, impassible comme il était, comment savoir ce qu’en lui-même il ruminait, ce qui montre à quel point il est avantageux de se taire. Même si on a rien à dire, il y a toujours quelqu’un pour vous prêter ses idées parce que le silence est un vertige trop dangereux pour qu’on ne se mette pas la plupart du temps à se dépêcher de le combler. Ce qui fait, qu’avec cette épaisseur de silence, le comédien je me serais certainement empressé de l’habiter et c’est moi qui aurait monologué. La chanteuse pire encore, parce que c’était la sorte de femme qui me convenait et que donc, là, rien à espérer, parce que le désir et l’amour sont des manières de s’approprier qui, non pas empêchent de voir, mais font voir ce qu’eux seuls peuvent mettre à jour et que personne d’autre ne perçoit. Alors, sûr, un vrai monologue on fait mais que nul ne peut comprendre sauf si on est très doué pour rendre sa propre aberration semblable à celle des autres, ce que même l’auteurdutexte avec son expérience avait raté, parce que le personnage qu’il avait fait parler on voyait qu’il l’aimait, mais bien mal servi il l’avait, alors moi… me risquer à faire un gâchis de chanteuse, ça même pour Julius je ne pouvais pas. Quant au patron avec ses sourires si patelins, son onction et ses gestes de curé, roulant les mains en gracieux moulinets, et cette voix toujours un demi ton au-dessous comme font les bons commerçants afin qu’on ne se sente pas oppressé et qu’on tende l’oreille pour les écouter, à mon avis, il ne passait pas beaucoup de temps à perdre son temps à monologuer, sauf en allant à l’essentiel avec, en dedans, les mots que la femme aux grosses mains mettait au dehors, ce qui aurait amené sûrement de très beaux raccourcis, nous regardant avec son extrême amabilité “bande de cons” il pensait et que pour une soirée qui avait si peu rapporté beaucoup de pique-assiettes ça faisait et qu’il faudrait y remédier vite fait bien fait. Et penser avec cette sorte d’efficacité c’était hors de ma portée…
(…)
Et tandis que je marchais de plus en plus lentement et apaisé au fur et à mesure que je m’éloignais, je me suis brusquement souvenu d’un homme que j’avais rencontré, longtemps auparavant, à l’époque où je voyageais beaucoup pour agiter aussi de cette manière, bien qu’elle fût sommaire et modeste, les icebergs de ma tête et les faire basculer et dériver autrement. Il habitait Epsos et il disait Spéos, prononçant tous les mots en les déformant tellement qu’il devenait difficile de le comprendre, même si, au contraire, de son propre point de vue, ces altérations étranges les lui rendaient à lui, plus faciles à dire les choses, à dire et à comprendre. Ce n’était pas seulement un tic de langage ou une malformation du palais, qu’il avait cet homme, ni même une dyslexie d’une rare perfection, comme l’aurait sûrement diagnostiqué la femmejournaliste, y repérant un cas exemplaire (bien que tout ceci eût pu se conjuguer pour expliquer sa façon d’intervertir les syllabes) non, ce n’était pas que cela mais un talent bien à lui, capable de métamorphoser la langue qu’il employait en une autre encore compréhensible mais suffisamment distordue pour qu’on soit obligé de l’écouter avec une attention inhabituelle et qu’il réussisse avec son hachis de syllabes à transformer les mots qu’il prononçait en lignes de pêche tirant hors de leur torpeur naturelle tous ceux qui l’écoutaient. Les passants restaient là, en cercle autour de lui, à s’exaspérer comme des carpes ferrées aux ouïes, frétillant des doigts, tapant du pied ou haussant les épaules en signe d’impatience, mais continuant à l’écouter cet homme, en faisant un effort pour le comprendre, un remarquable effort de concentration tel qu’on ne le perçoit qu’exceptionnellement tant ce qui vous tombe ordinairement dans l’oreille a tellement l’air d’avoir déjà passé par des milliers de bouches que plus la peine de prêter attention à cette soupe puisqu’il suffit de quelques oui oui non non placés n’importe comment pour être quitte. Avec ce type-là impossible. Comment être quitte de quoi que ce soit devant ce charabia ? Il n’y avait plus qu’à prendre d’urgence ses oreilles à son cou ou au contraire à rester là museau tendu comme un fox devant la renardière en attendant que de cette avalanche de sons surgisse la clef de l’énigme, une de ces révélations comme en recèlent les langues étrangères à cause de l’impression qu’on a d’y entendre et dire autre chose que ce qu’on dit et entend, avec en plus, chez l’homme de Spéos, l’avantage d’une langue en outre étrangère à elle-même. Quant à ce qu’il racontait ainsi pendant des heures, dans la rue, devant son auditoire de hasard, c’était ce que tout un chacun dévide par petits jets, une histoire de vie toujours pareille, mais avec une telle innocence et un tel aplomb que tous y flairaient l’odeur unique qu’elle possède et que la plupart de nos paroles dissipent au lieu de retenir. Il était question, je crois, d’une lointaine plantation d’artichauts qu’il avait maudite, oui, cette plantation, parce que, non, jamais il n’avait pu encaisser ces immenses hectares d’une plante aussi grise et triste à perte de vue, sans une pointe de vrai vert, sans un arbre, ni la moindre couleur comme celle des citrons ou des oranges pour se reposer de cette bleusaille minérale et piquante en plus, hérissée et revêche et dure comme tous ceux qui vivaient dans ce coin-là, des gens à vous ôter le cœur à vivre tellement ils ressemblent à leurs artichauts de malheur, secs, ternes, épineux, plus morts que vifs au point qu’on les aurait cru nés à rebours, avec, à peine sortis de l’œuf, déjà tout le poil grisonnant et les mains comme des dunes sèches. Dix ans qu’il y était resté. Dix ans à s’éreinter pour une poignée de figues. Puis, un jour, il était parti, d’un coup, bien content de se retrouver ici à cracher ses pépins de pastèques – et l’homme de Spéos prononçait bien sûr patesques – contre les murs blanchis à la chaux de la ville d’Epsos où ils se collent comme des tiques quand on les a correctement salivés et crachés, racontant aussi l’histoire des américaines ou des deux crabes qu’il avait surpris se disputant un énorme morceau de barbaque de chèvre, qu’ils avaient déniché Dieu sait où vu qu’elles étaient voraces ces bestioles et carnivores comme on croirait pas et au fur et à mesure qu’il parlait, l’homme de Spéos, accentuait encore sa façon de mettre les mots en bandoulière si bien qu’au bout d’un moment, ce n’était plus un récit qu’on entendait, mais une espèce de litanie semblable à celle des derviches tourneurs ou des moulins à prière, sauf que ce qu’il psalmodiait, lui, c’étaient de très profanes histoires de crabes, d’artichauts et d’Américaines, devenues de remarquables oraisons dont il eût pu tirer parti dans la conjuration du sort ou la guérison de la teigne. Il y avait de l’illuminé dans cet homme, à ceci près que sa mélopée toujours invariablement pareille et d’une exactitude de commissaire priseur renonçait à toute enjolivure avec une rigueur ascétique, son invention et sa faconde s’exprimant seulement par ce tohu-bohu de sons intervertis qu’il faisait résonner comme un orchestre pris de panique. Et on sentait bien, alors, à l’écouter, qu’il avait lâché les rênes et laissé passer les cordes dans sa tête, et que la ville, son histoire et lui-même ils les avaient broyés et mêlés dans cette parole aussi âpre et rugueuse que ses artichauts de misère, et qu’ils savaient les lancer, floc, d’un seul coup en plein dans le mille de nos têtes à nous, comme ses pépins de pastèques sur les murs blancs de la ville de Spéos. Alors, oui, celui-là de monologue, celui de l’homme de Spéos, aurait mérité d’être entendu ! Mais pour devenir l’homme de Spéos il faut traverser des années-lumière.
J’ai respiré l’odeur du soir que j’ai toujours aimée parce que toute chose cesse d’y être lourde, encombrante pour s’aérer d’elle-même et se perdre dans le déblaiement miséricordieux de la nuit. Un camion citerne était garé devant le portail. J’ai grimpé à l’échelle arrière et je me suis installé sur un des couvercles, regardant les silhouettes derrière les fenêtres, la hauteur des immeubles pleins de toutes ces vies empilées et une tache rouge dans le ciel dont je ne suis pas arrivé à trouver ce que c’était ni d’où elle venait. J’aimais bien ces roues sous moi à cause de la possibilité de partir qu’elles supposaient même si bien sûr où qu’on aille on ne part jamais. Je savais et je ne savais pas où j’étais. Quelqu’un est passé qui m’a demandé si j’étais somnambule. Puis il a ri et les morceaux se sont recollés, parce que naturellement le rire est la corde centrale autour de laquelle le crin des autres s’arrime, ce qu’on sait depuis l’origine mais qu’on oublie à force de vouloir exister. Je me suis dit qu’il était temps de me remémorer et j’ai commencé par bien expliquer à Julius pourquoi un monologue je ne le ferais jamais. Parce que si je parvenais à lui raconter sans rien oublier ni transformer comme on y est toujours amené pour tout faire passer (si bien que, oui, tout, y compris soi, finit par y passer) alors tout de suite il comprendrait. Car, tout de même, quels que soient notre effondrement et notre stupidité (et Julius n’était pas à cet égard le pire, au contraire, par rapport à ce que j’avais observé bien qu’il soit un peut toqué) on ne pouvait pas ne pas voir quand aveuglant c’est, même si à cause de ce que j’étais il trouverait sûrement les choses embrouillées. Mais j’avais promis, fallait essayer.


Claude Ber, La Prima Donna suivi de l'Auteurdutexte, éd. de l'Amandier

Vendredi 22 Septembre 2006
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22/11/2010