BIOBIBIOGRAPHIE
Marie Joqueviel publie des livres de poèmes : en 2024, devenir nuit, aux éditions Gallimard, coll. « Blanche », et en 2018 et nous, entre, aux éditions de la revue NU(e), coll. « Poèm(e) », avec des photographies d’Adrien Perrin.
Elle aime aussi dialoguer avec des plasticiens au sein du livre d’artiste ou de portfolios à tirage limité : Respirer dans le noir (poème), avec une peinture originale en bandeau de Jacques Clauzel, éditions FDJC, 2024 ; Dans les rets du Réel, avec neuf gravures de Jacques Clauzel, éd. À travers, 2020 ; Par les bords, avec trois peintures originales de Tony Harding, éd. Rencontres, coll. « tête à texte », 2019 ; Du peu au presque-rien, avec deux suites de peintures originales de Jacques Clauzel, éd. À travers, 2018 ; « Le corps des disparus » (trois poèmes extraits de la suite) et « Le corps des vivants » (trois poèmes extraits de la suite), revue d’artiste La Canopée, avec deux estampes de Thierry Le Saëc et Frédérique Lucien, Kergollaire-en-Languidic, 2018 ; À bords perdus, avec cinq peintures-collages originales de Jacques Clauzel, éd. À travers, 2016 ; Au seuil du lied (récitatif), avec deux dessins originaux dont un en leporello de Jacques Clauzel, éd. Rencontres, 2014.
Marie Joqueviel-Bourjea est professeure des universités à l’Université de Montpellier Paul-Valéry, responsable au laboratoire RIRRA21 du programme transversal « Recherche en création. Recherches transdisciplinaires en poïétique : méthodologies, enjeux & savoirs inhérents aux processus créatifs ». Elle dirige aux éditions Hermann la collection « Recherche&Création ». Spécialiste de poésie, elle interroge plus largement les écritures d’aujourd’hui, dans une perspective à la fois poétique et poïétique. Sa recherche s’intéresse par ailleurs aux arts plastiques et aux relations intermédiales entre poésie et peinture. Elle est responsable depuis 2009 du Diplôme Universitaire Animateur d’Ateliers d’Écriture de l’UMPV.
Elle aime aussi dialoguer avec des plasticiens au sein du livre d’artiste ou de portfolios à tirage limité : Respirer dans le noir (poème), avec une peinture originale en bandeau de Jacques Clauzel, éditions FDJC, 2024 ; Dans les rets du Réel, avec neuf gravures de Jacques Clauzel, éd. À travers, 2020 ; Par les bords, avec trois peintures originales de Tony Harding, éd. Rencontres, coll. « tête à texte », 2019 ; Du peu au presque-rien, avec deux suites de peintures originales de Jacques Clauzel, éd. À travers, 2018 ; « Le corps des disparus » (trois poèmes extraits de la suite) et « Le corps des vivants » (trois poèmes extraits de la suite), revue d’artiste La Canopée, avec deux estampes de Thierry Le Saëc et Frédérique Lucien, Kergollaire-en-Languidic, 2018 ; À bords perdus, avec cinq peintures-collages originales de Jacques Clauzel, éd. À travers, 2016 ; Au seuil du lied (récitatif), avec deux dessins originaux dont un en leporello de Jacques Clauzel, éd. Rencontres, 2014.
Marie Joqueviel-Bourjea est professeure des universités à l’Université de Montpellier Paul-Valéry, responsable au laboratoire RIRRA21 du programme transversal « Recherche en création. Recherches transdisciplinaires en poïétique : méthodologies, enjeux & savoirs inhérents aux processus créatifs ». Elle dirige aux éditions Hermann la collection « Recherche&Création ». Spécialiste de poésie, elle interroge plus largement les écritures d’aujourd’hui, dans une perspective à la fois poétique et poïétique. Sa recherche s’intéresse par ailleurs aux arts plastiques et aux relations intermédiales entre poésie et peinture. Elle est responsable depuis 2009 du Diplôme Universitaire Animateur d’Ateliers d’Écriture de l’UMPV.
EXTRAITS
Deux extraits de la suite Le Corps des disparus
© devenir nuit, Gallimard, coll. « Blanche », 2024
les contraintes éditoriales du site ne permettent pas de respecter scrupuleusement la mise en page originale.
[…]
je porte en moi le corps de ceux qui furent aimés
comme autant de hantises
heureuses
je porte en moi le ciel qu’un jour ils virent dans l’enfance
le ciel bleu des espérances innommées
je porte en moi
leur gloire d’avoir été chair vivante
jeneportepasledeuil
j’habite la déchirure en aval de leur mort
et ça n’est pas douloureux ––––– c’est –––––
je n’ai pas peur du noir
ni des fantômes
j’ai depuis longtemps apprivoisé l’absence
qui n’est pas
la négation de la présence ––––– qui est
la forme sans contours qu’elle prend
quand s’évanouit le corps dans les mains vides de ceux qui restent
alors ––––– le corps absent est
plus lourd qu’une pierre posée sur le cœur
plus présent que la présence
le corps absent envahit notre corps ––––– et on
se sent soudain à l’étroit en soi
sans paroles
on reçoit l’absence comme
un poids avant
qu’elle ne nous apprenne
la joie
de se savoir
peuplé de fantômes
––––– le temps fait bloc dans le corps opaque –––––
un temps ––––– qui n’est qu’à nous qui
advient par la mort des autres
leur corps absent ouvre le temps du contre-temps
et l’on
cède au mouvement
car
c’est cassé qu’on apprend à danser quand
trébucher réinvente ce corps qu’on ne savait plus
aimés vos corps en moi perdurent
comme autant d’amers invisibles qui me servent à
réparer la mort
quand les mots peinent à la dire
vos corps écrivent en moi l’impossible à dire autrement
qu’en silence et sans témoins
––––– la vie nue –––––
que l’on touche sans la voir
le travail de la vie en soi
––––– cela –––––
vos corps me le donnent en deçà du désir des mots
avant la parole
au plus près
du battement du vivant
la mort-loin inutile
qui n’aura pas réussi à
effacer vos sourires qui
brillent désormais dans l’invisible
au creux désarmé de ma poitrine
******
tu ne diras pas
ce qui t’habite
tu te tais préférant
parler aux fantômes
au peuple du murmure
que ton corps abrite
––––– ces morts en toi vivants qui te parlent
que parfois
tu voudrais
prendre dans tes bras mais comment
faire puisqu’ils sont dedans et tes mains
dehors –––––
tu ne peux
contre toi serrer la rumeur du dedans
tu peux seulement
fermer les yeux l’écouter
à part toi caresser son nom rumeur
et savoir (très exactement savoir)
d’où elle vient
tu hésites entre une parole
et l’autre qui l’ignore
tu parles de ta voix du dedans à ce monde en toi sans visage
au peuple des morts aimés qui hante ta langue
litanie de noms presque-poème que la vie étire
(tu ne les diras pas tu les gardes au secret)
tu te sens
dépositaire de quelque-chose comme la vie
––––– responsable du vivant ––––––
et tu écris probablement tu écris
pour rendre justice à l’intensité d’être
le fil que tu tends de nom à nom
nargue le désastre
et ta langue
danse
de tout son corps au-dessus du vide
[…]
*
© devenir nuit, Gallimard, coll. « Blanche », 2024
les contraintes éditoriales du site ne permettent pas de respecter scrupuleusement la mise en page originale.
[…]
je porte en moi le corps de ceux qui furent aimés
comme autant de hantises
heureuses
je porte en moi le ciel qu’un jour ils virent dans l’enfance
le ciel bleu des espérances innommées
je porte en moi
leur gloire d’avoir été chair vivante
jeneportepasledeuil
j’habite la déchirure en aval de leur mort
et ça n’est pas douloureux ––––– c’est –––––
je n’ai pas peur du noir
ni des fantômes
j’ai depuis longtemps apprivoisé l’absence
qui n’est pas
la négation de la présence ––––– qui est
la forme sans contours qu’elle prend
quand s’évanouit le corps dans les mains vides de ceux qui restent
alors ––––– le corps absent est
plus lourd qu’une pierre posée sur le cœur
plus présent que la présence
le corps absent envahit notre corps ––––– et on
se sent soudain à l’étroit en soi
sans paroles
on reçoit l’absence comme
un poids avant
qu’elle ne nous apprenne
la joie
de se savoir
peuplé de fantômes
––––– le temps fait bloc dans le corps opaque –––––
un temps ––––– qui n’est qu’à nous qui
advient par la mort des autres
leur corps absent ouvre le temps du contre-temps
et l’on
cède au mouvement
car
c’est cassé qu’on apprend à danser quand
trébucher réinvente ce corps qu’on ne savait plus
aimés vos corps en moi perdurent
comme autant d’amers invisibles qui me servent à
réparer la mort
quand les mots peinent à la dire
vos corps écrivent en moi l’impossible à dire autrement
qu’en silence et sans témoins
––––– la vie nue –––––
que l’on touche sans la voir
le travail de la vie en soi
––––– cela –––––
vos corps me le donnent en deçà du désir des mots
avant la parole
au plus près
du battement du vivant
la mort-loin inutile
qui n’aura pas réussi à
effacer vos sourires qui
brillent désormais dans l’invisible
au creux désarmé de ma poitrine
******
tu ne diras pas
ce qui t’habite
tu te tais préférant
parler aux fantômes
au peuple du murmure
que ton corps abrite
––––– ces morts en toi vivants qui te parlent
que parfois
tu voudrais
prendre dans tes bras mais comment
faire puisqu’ils sont dedans et tes mains
dehors –––––
tu ne peux
contre toi serrer la rumeur du dedans
tu peux seulement
fermer les yeux l’écouter
à part toi caresser son nom rumeur
et savoir (très exactement savoir)
d’où elle vient
tu hésites entre une parole
et l’autre qui l’ignore
tu parles de ta voix du dedans à ce monde en toi sans visage
au peuple des morts aimés qui hante ta langue
litanie de noms presque-poème que la vie étire
(tu ne les diras pas tu les gardes au secret)
tu te sens
dépositaire de quelque-chose comme la vie
––––– responsable du vivant ––––––
et tu écris probablement tu écris
pour rendre justice à l’intensité d’être
le fil que tu tends de nom à nom
nargue le désastre
et ta langue
danse
de tout son corps au-dessus du vide
[…]
*
EXTRAITS DE PRESSE
Extraits de presse (relatifs à devenir nuit)
« Chant mat » qui s’en va dans la nuit, le livre de Marie Joqueviel est parent de ce qu’on appelle en musique un nocturne, cette forme souple associant, chez Chopin, aux dires des musicologues, mélodie chantante à la main droite et accords brisés à la main gauche. Il n’est pas interdit non plus, bien que le livre soit dépourvu de tout arrière-plan religieux, de penser à ces moments de la liturgie nommés vigiles où se murmurent psaumes et répons.
Tout au long du livre en effet les mots de « nuit », de « rêve », de « mort » font entendre l’ostinato de leur tonalité à la fois sombre et sobre. C’est ainsi à une longue méditation de notre finitude que l’auteure nous convie (ainsi notamment d’une section présentée comme un « récitatif » pour le « corps des disparus »). Rien de pesant toutefois ; rien d’abstrait non plus. La pensée conceptuelle et sa propension à la fixité est tenue à l’écart. Toute en ellipse, fragmentée, trouée (typographiquement) de longs tirets où tout signifié s’absente, l’écriture pensante, paradoxalement, ici s’allège à la faveur d’une interrogation constante du corps sensible, en tant que lieu de toute métamorphose existentielle – en tant que lieu, infiniment vulnérable, du passage, du devenir.
L’actuel paysage de la poésie, bouillonnant d’un incessant et multidirectionnel mouvement, est aujourd’hui fortement marqué par une prédilection pour les sujets sociaux qui font l’actualité. Placée pour l’essentiel sous la dictée du seul présent, toute une poésie prospère ainsi en se « performant » sur la scène. Dans l’ombre, moins visible, se perpétue pourtant un autre type de poésie, privilégiant quant à elle le support écrit et assumant, tout en le réinventant, un héritage (celui de Rilke, de Celan, ou encore de Jaccottet ou Bonnefoy) où prévaut une dimension qu’on appellera faute de mieux « pensive ». – Et c’est ainsi sous les auspices de Rilke, à travers deux épigraphes, que se trouve placé ce Devenir nuit. […]
Jean-Claude Pinson, Sitaudis
On se demande d’où vient la sidérante beauté de cette poésie. D’une émotion si tue, si longtemps contenue qu’elle en est décuplée, qu’elle agit en silence, dissimulée derrière les mots ? D’une disposition des mots sur les pages, qui les suspend ou les étire dans une danse lente, ou un dire amorcé, refusé ? De la dissociation de l’autrice en deux femmes, l’une volontaire, déterminée et presque conquérante dans son métier d’enseignante, l’autre fragile, presque effacée ?
Le fait est que Marie Joqueviel nous a livré en cette fin d’hiver un objet poétique étonnant, premier jalon, noyau d’une œuvre dont on attend qu’elle se déploie, peut-être même qu’elle se prolonge dans des nouvelles ou des récits tout aussi singuliers, libérés « de tout leur poids de signes ».
Marie Etienne, En attendant Nadeau
Toute poésie est comme une version de la fable du moi et du monde. Ici, « le monde ne demande pas à ce qu’on l’habite/ le monde ne demande rien/ sauf peut-être qu’on le regarde » (p. 54), et le moi, qui veut savoir ce qui l’a permis, y est prêt, et attend le tarif. Le voici : pour regarder le monde, il lui faudra « devenir nuit ». C’est une mise exorbitante, mais donnant – peut-être – l’occasion unique, dans la foulée, de « devenir le monde/ une fois au moins/ avant de mourir » (p.58). Voilà un tel livre. […]
Marc Wetzel, La Cause Littéraire
« Chant mat » qui s’en va dans la nuit, le livre de Marie Joqueviel est parent de ce qu’on appelle en musique un nocturne, cette forme souple associant, chez Chopin, aux dires des musicologues, mélodie chantante à la main droite et accords brisés à la main gauche. Il n’est pas interdit non plus, bien que le livre soit dépourvu de tout arrière-plan religieux, de penser à ces moments de la liturgie nommés vigiles où se murmurent psaumes et répons.
Tout au long du livre en effet les mots de « nuit », de « rêve », de « mort » font entendre l’ostinato de leur tonalité à la fois sombre et sobre. C’est ainsi à une longue méditation de notre finitude que l’auteure nous convie (ainsi notamment d’une section présentée comme un « récitatif » pour le « corps des disparus »). Rien de pesant toutefois ; rien d’abstrait non plus. La pensée conceptuelle et sa propension à la fixité est tenue à l’écart. Toute en ellipse, fragmentée, trouée (typographiquement) de longs tirets où tout signifié s’absente, l’écriture pensante, paradoxalement, ici s’allège à la faveur d’une interrogation constante du corps sensible, en tant que lieu de toute métamorphose existentielle – en tant que lieu, infiniment vulnérable, du passage, du devenir.
L’actuel paysage de la poésie, bouillonnant d’un incessant et multidirectionnel mouvement, est aujourd’hui fortement marqué par une prédilection pour les sujets sociaux qui font l’actualité. Placée pour l’essentiel sous la dictée du seul présent, toute une poésie prospère ainsi en se « performant » sur la scène. Dans l’ombre, moins visible, se perpétue pourtant un autre type de poésie, privilégiant quant à elle le support écrit et assumant, tout en le réinventant, un héritage (celui de Rilke, de Celan, ou encore de Jaccottet ou Bonnefoy) où prévaut une dimension qu’on appellera faute de mieux « pensive ». – Et c’est ainsi sous les auspices de Rilke, à travers deux épigraphes, que se trouve placé ce Devenir nuit. […]
Jean-Claude Pinson, Sitaudis
On se demande d’où vient la sidérante beauté de cette poésie. D’une émotion si tue, si longtemps contenue qu’elle en est décuplée, qu’elle agit en silence, dissimulée derrière les mots ? D’une disposition des mots sur les pages, qui les suspend ou les étire dans une danse lente, ou un dire amorcé, refusé ? De la dissociation de l’autrice en deux femmes, l’une volontaire, déterminée et presque conquérante dans son métier d’enseignante, l’autre fragile, presque effacée ?
Le fait est que Marie Joqueviel nous a livré en cette fin d’hiver un objet poétique étonnant, premier jalon, noyau d’une œuvre dont on attend qu’elle se déploie, peut-être même qu’elle se prolonge dans des nouvelles ou des récits tout aussi singuliers, libérés « de tout leur poids de signes ».
Marie Etienne, En attendant Nadeau
Toute poésie est comme une version de la fable du moi et du monde. Ici, « le monde ne demande pas à ce qu’on l’habite/ le monde ne demande rien/ sauf peut-être qu’on le regarde » (p. 54), et le moi, qui veut savoir ce qui l’a permis, y est prêt, et attend le tarif. Le voici : pour regarder le monde, il lui faudra « devenir nuit ». C’est une mise exorbitante, mais donnant – peut-être – l’occasion unique, dans la foulée, de « devenir le monde/ une fois au moins/ avant de mourir » (p.58). Voilà un tel livre. […]
Marc Wetzel, La Cause Littéraire














