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09/02/2011



ARTICLES ET CONFERENCES

FRAGMENTS DÉSIR



Claude Ber
FRAGMENTS DÉSIR
Notes pour une poétique du désir
11/02/2020 Grenoble
Dans le cadre d’un séminaire organisé par Emmanuel Merle
(classes préparatoires)



APORIE

Cette question sur le désir et le poème débouche sur une aporie, un cul de sac.
Parce que le désir est à la source du poème, qu’il est indissociable de son écriture portée et traversée par lui et que cela dit, l’essentiel est dit.
Parce que ce que le poème, pris dans le désir, travaille avec le désir, mais n’en élabore ni théorie ni analyse, qu’il exposerait comme pourraient le faire un philosophe, un psychanalyste, un historien...
Parce que ce que le poème dit du désir il est seul à le dire. Le dire autrement qu’en poésie revient à ne plus rien dire si le poème dit ce dit ce qui ne se dit précisément qu’en poésie.
Belle tautologie ? Expérience surtout.
Expérience – car écrire est d’abord action et expérience- qui, à être cohérent, conduirait à seulement lire du poème, à entrer dans son expérience.
Vos attentes multiples de découverte de mes textes en même temps que d’explicitation de la relation du désir avec la démarche poétique et avec mon expérience de cette dernière, qui ne soit ni approche seulement théorique ni évidemment étude littéraire du désir dans le poème ni simple témoignage, m’interdisent cette posture radicale et m’acculent à osciller entre tout cela.
J’ai donc opté pour huit fragments de notations rebelles au démonstratif, faites de suggestions, de reprises, d’interrogations, désignant, par leur forme même, la fragmentation inhérente au poème et incitant, comme lui, à poursuivre le chemin de la parole plus qu’à la clore. Le poème y fera irruption non comme illustration du discours, mais pour sa manière propre de dire, son usage « non ustensilitaire» de la langue, dont ne se tire substance et signifiance qu’à s’y confronter. Ce seront principalement extraits de La mort n’est jamais comme, de Il y a des choses que non édités chez Bruno Doucey et de Mues qui vient de paraître aux éditions PURH.


FRAGMENT 1-MOUVEMENT- INTENSITÉ

Si j’écris en poésie c’est parce que ce n’est que par le poème que je puis dire ce que lui seul dit. Sinon je l’écrirai autrement. Et le poème ne fait pas discours. Il propose une expérience. Provoque un éveil. Une émotion, un é-mouvoir au double sens de faire ressentir, éprouver et de mettre en mouvement. C’est entre émouvoir, mouvoir, muer, que le poème se meut et nous meut, générant comme le désir mouvement et métamorphose.
Le poème est mouvement et provoque mouvement. Comme le désir qui lui aussi met en mouvement, porte et lance vers.
« Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin. » (Mandelstam)
Que le poème évoque ou non le désir, l’amour, qu’il le fasse dans l’exultation de leur surprise et de leur plénitude ou dans la déploration de leur perte ou de leur manque, il est traversé par le dynamisme du désir.
Le poème comme le désir sont présence au monde, à la vie, mouvement dans son tout mouvement. Sans désir le monde s’éteint et la parole se tait. Cette relation, cette attention, est au cœur du poème, attentif à tout, grillons et galaxies, à l’insignifiant de nos vies minimes comme aux soubresauts de l’histoire collective, au foisonnement de ce qui nous entoure comme à l’énigme de notre destinée. Cette attention, cette considération qui habite le poème est indissociable du désir, inhérent à la vie même, quand vivre c’est désirer.
La fin de tout désir, pour les mortels que nous sommes, c’est la mort. Réelle ou symbolique.
La vieille figure de l’inspiration le disait déjà. Dans ces deux moments de la respiration, inspirer et expirer, l’un s’identifie à la vie et l’autre à la mort. Loin du fatras académique des Muses, le poète inspiré est un poète vivant. Traversé par la vie, par le souffle de la vie, le pneuma grec, qui signifie à la fois souffle et esprit, tout comme d’ailleurs le ruah hébreux à la fois souffle et énergie vitale, le premier ayant significativement traduit le second dans les traductions grecques de la Bible. Tout comme le sanskrit atma, souffle et âme. Chaque mot mène plus loin qu’on ne l’imagine comme le soulignait Mandelstam et ce sont aussi ces virtualités des mots, ces rayonnements multiples et entrecroisés que met en œuvre le poème comme le désir active les virtualités du réel.
Qu’il s’agisse de poème ou de désir, c’est le même élan ni volontaire ni maîtrisable, mais conscient de lui-même, qui oeuvre. Un élan dionysiaque - « Il faut toujours être ivre, de vin, de poésie ou de vertu »(Baudelaire) - dont l’emportement traverse l’être et le poème, et qui distingue le désir du besoin, qui s’assouvit à saisir son objet, étanche sa soif, rassasie sa faim. Le désir, ce que j’entends par désir, qui se confond avec désir de vivre ne finissant qu’avec la mort, est intensification de la présence au monde comme le poème est intensification.
Désir comme poème sont des multiplicateurs d’intensité. D’intensification de l’être au monde. Pour ne pas dire augmentation dans l’être avec quelle allusion spinoziste. Au prisme du désir comme du poème « La vie impériale délie ses poignets »
L’état désirant, l’élan désirant, amoureux comme poétique, est intensification. Le poème fait court-circuit dans la langue, le désir dans la vie dans l’analogie avec quelque coup de foudre et autres étincelles, braises et feux de l’amour. Et le terme de « fureur », dans son mouvement emporté, se retrouve autant pour désigner la passion amoureuse des amantes de Racine que la fureur poétique passant des Muses au poète et du poète au lecteur. Fureur qui résonne de Ronsard à Char (Fureur et Mystère), prend d’autres noms et désigne l’intensité désirante.
Cette intensité désirante est moteur du poème, qui l’intensifie à son tour, la mettant en œuvre et la pensant à sa manière spécifique.


FRAGMENT 2- PENSÉE- DÉSÉCRIRE- DENSITÉ

Ecrire en poésie - « en » poésie comme en une langue spécifique, plutôt que de la poésie, signifiante par là que sinon une langue dans la langue, le poème est du moins un usage de la langue spécifique - est expérience du désir comme manière spécifique de le penser, de le vivre, et de le donner à entendre au double sens d’ouïr et de comprendre.

C’est façon de dire que le poème est un mode de pensée, une façon de penser le monde et nous-mêmes.
« Ce qui définit la pensée, les trois grandes formes de la pensée, l’art, la science et la philosophie, c’est toujours d’affronter le chaos. (…) Les trois voies (sciences, art, philosophie) sont spécifiques, aussi directes les unes que les autres, et se distinguent par la nature du plan et de ce qui l’occupe. Penser, c’est penser par concepts, ou bien par fonctions, ou bien par sensations, et l’une de ces pensées n’est pas meilleure qu’une autre, ou plus complètement, plus synthétiquement pensée (…) »(Deleuze, Quest-ce que la philosophie).
Méditations de mots et en mots, pensée sensible le poème pense le monde et nous pense.
Deleuze encore « L’art est le langage des sensations, qu’il passe par les mots, les couleurs, les sons ou les pierres. L’art n’a pas d’opinion. L’art défait la triple organisation des perceptions, affections et opinions, pour y substituer un monument composé de percepts, d’affects et de blocs de sensations qui tiennent lieu de langage. (…) ». Le poème est blocs de sensations, de percepts et d’affects, quand « un percept, c'est un ensemble de perceptions et de sensations qui survivent à ceux qui les éprouvent. », quand l’œuvre « essaie de donner à ce complexe de sensations une indépendance radicale par rapport à celui qui les éprouverait » .
Sans viser à ériger monument plus durable que l’airain – l’ « exigui monumentum aere perennius » d’Horace-, le poème travaille consciemment ou inconsciemment un au delà de la volatilité de la parole, qu’il fixe dans un écrit –« je fixais des vertiges » dit Rimbaud - où puisse demeurer la trace de la chaleur du corps qui parle et écrit, du mouvement de la vie et du désir.
La démarche créatrice, le désir créateur n’est pas, au final, de s’exprimer, mais de dépasser l’expression de soi pour de s’anonymer dans le poème susceptible alors de rejoindre le commun.
Ecrire c’est se désécrire.

Travaillant dans le sensible, avec et sur la sensation, le poème travaille directement le désir, qui avant de se réfléchir, s’éprouve sensiblement et sensuellement. Le poème, expérience du désir ne donne pas son opinion sur ce dernier, mais en propose des expériences et surtout une expérience spécifique.
Toujours Deleuze : « La lutte contre le chaos, (qui définit les trois formes de la pensée science, art, philosophie) ne va pas sans affinités avec l’ennemi, parce qu’une autre lutte se développe et prend plus d’importance, contre l’opinion. Qui prétendait pourtant nous protéger du chaos (…) L’artiste se bat moins contre le chaos (qu’il appelle de tous ses vœux, d’une certaine manière) que contre les « clichés » de l’opinion (…) La lutte contre le chaos n’est que l’instrument d’une lutte plus profonde contre l’opinion, car c’est de l’opinion que vient le malheur des hommes ».
Le poème, mode de pensée, est à la fois affrontement au chaos, à l’éclatement du réel dans sa multiplicité contradictoire, et remise en jeu des illusions d’organisation de l’opinion, qu’il opère par et dans le langage en le renouvelant. Bien sûr, le poème peut traduire une vision du monde, engager des valeurs, des points de vue, mais, fondamentalement, il travaille, les poètes le disent de multiples manières, à un renouvellement du regard, une réactivation du langage, du lien aux autres et au monde à travers quelque parole réanimée, qui, d’une manière ou d’une autre, vise le réveil des yeux habitués à voir et des oreilles déshabituées d’entendre.
En cela poème a affaire au naissant comme le désir, au renaissant, travaillant et retravaillant l’évidence -« Ce qui tombe sous le sens » disait Celan. Le poème dit et redit ce qui tombe sous le sens et sous les sens. Il le redit, mais en le re-donnant à entendre neuf. Il re-dit une très vieille expérience humaine sans cesse recommencée. « Les vers ne sont pas faits, comme les gens le croient, avec des sentiments (ceux-là, on ne les a que trop tôt) – ils sont faits d’expériences vécues. » écrit Rilke, auquel fait écho le « Ma spécialité à moi, c’est la vie » de Tsvetaïeva :
Le poème mâche et remâche dans et par la langue l’expérience d’humanité, qui se recommence pour chacun, il la redit mais ne la répète pas – à le faire il s’annule -, toujours en quête de l’autrement dit, autrement dire qui en rende compte dans son avènement. Dans le recommencement du sujet et du poème comme dans le mutant de l’histoire.
Comme le désir est naissant, expérience renouvelée pour chacun et chacune et qui se renouvelle, le poème ne revisite les « lieux communs » de l’amour, de la mort, de la joie, de la douleur, de l’exultation… parce que ce sont « lieux » « communs », expérience commune à tous. Le poème ne répète pas. Il redonne à entendre dans son naissant l’expérience de vivre toujours recommencée, semblable pour tous dans sa merveille et son tragique, et unique pour chacun et chacune. Et il ne la redonne à entendre qu’en s’écartant des clichés, des représentations, des stéréotypes, des idées reçues, du déjà dit. Il n’y a poème que dans cette déconstruction du déjà dit, cette empoignade avec la langue, ce travail sur la forme en ce qu’elle fait sens.
Poème: une aspiration à un autrement dire, un inouï, un « invu » qui dise l’événement et l’avènement de la parole et du désir pour chaque être, qui réanime, convoque la présence, même dans la conscience que le langage dit à la fois la présence et l’absence, que dit, en français, l’origine commune de mot et muet dans le sanscrit « Mu ».
À la mimique des mots, langues, lèvres, mâchoires s’animant à les prononcer comme phalanges à les écrire, ils retournent à leur nature de chair et de muscles, au son inarticulé du Mu proféré bouche fermée d’un ton plaintif et dont, dans ma langue, découlent aussi bien le mot que le muet. Ce grognement de groin et de bouche balbutiant un essai de syllabe rejoint à la même mangeoire les cabrioles du langage dans une gémellité originelle du prononcé et du mutique, sa portée prolifique tirant à hue et à dia le motus et bouche cousue de l’indicible, la mystique et les mystifications, le murmure et le mugissement.
Broussaille de mots que je broute et rumine comme, à l’angle de la fenêtre, le troupeau de bovins couchés sous les pommiers, dans une jointure entre parole et meuglement, un retour du verbe à sa litière originelle. À sa panse sonore rien d’autre que le mutisme qu’il emballe, la vibration des babines, le gonflement du larynx, l’encolure tendue dans le beuglement. C’est corps vivant, son paquet d’organes secoué par le cri, le rire, le jouir, la douleur, qui s’ébat et se débat dans ses buissons, étranger à la gloriole de l’esprit.
(Mues)

Dans mon expérience comme dans ma représentation du désir, c’est lui qui rend la vie désirable, source une d’un désir de vivre s’émiettant en désirs multiples construisant leur objet, à contrario d’une représentation qui supposerait le désirable extérieur au désir. Désir puissance d’être à la manière spinoziste et non manque. Plus même le désir est agencement et production d’agencements. Oeuvrant partout, dans le désir amoureux et dans le poème, non pas dans la seule visée d’un objet séparé, mais dans un ensemble.
« Vous pouvez dire, je désire une femme, je désire faire tel voyage, je désire ceci, cela. Et nous, on disait une chose très simple, vous ne désirez jamais quelqu’un ou quelque chose, vous désirez toujours un ensemble. (…) C’est Proust qui l’a dit (…) je ne désire pas une femme, je désire aussi un paysage qui est enveloppé dans cette femme (…). Je ne désire jamais quelque chose de tout seul. Je ne désire pas un ensemble non plus, je désire dans un ensemble. (…) En d’autres termes, il n’y a pas de désir qui ne coule dans un agencement. Si bien que le désir, pour moi, ça a toujours été, si je cherche le terme abstrait qui correspond à désir, je dirai c’est constructivisme ». (Deleuze, Abécédaire)
C’est de cet agencement complexe, de ces rhizomes du désir que le poème rend compte, plongeant dans ces nœuds, dans cet herbu de langue et de sens, qui ramifie.
Désir, pulsion, besoin, attrait, attirance, souhait, attentes, aspirations, attraction... Tout cela se joint sans se recouvrir. Un dessein philosophique s’attellerait à distinguer, le poème vit de et dans ce bourgeonnement, travaille ces nuances et variations autrement, mais avec autant de précision en triturant, barattant les mots et la langue, faisant retour sur elle, l’interrogeant, la creusant, visant non à distinguer abstraitement mais à rendre finement sensibles ces ramifications du sens en tous sens.

Le « ça dit ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens » de Rimbaud dit cette densité, que je nomme parfois « feuillature » de ce mot artisan qui désigne l’action et son résultat car le poème est à la fois une action, une pratique et un objet de langage. Cette feuillature du poème, qui organise son épaisseur, qui prend nom variés chez les poètes, est image de son couche sur couche polysémique, son millefeuilles, dont les strates de ramilles et broussailles font sens en tous sens séparément et ensemble (son, rythme, disposition visuelle, images, figures…) quand le son signifie et le sens résonne. Le poème ne délivre pas une signification dans l’immédiat d’une illusoire possession du sens, mais œuvre multiplement au prisme de la vie vers une signifiance.
Sempling, compactage, raccourcis, reprises, ruptures, échos, écarts, collusions, tête à queue, tous les moyens sont bons pour que du sens s’y figure dans son surgissement et le vivre dans son multiple antithétique. Le poème n’est pas manière d’attifer de colifichets et d’ornements ce qui se dirait autrement que par lui, ce n’est pas rimailler quand la rime ne l’a d’ailleurs jamais défini sauf à la caricature de ses représentations, c’est ce corps à corps – c’est bien de corps qu’il s’agit- avec la langue pour l’arracher à l’inerte du déjà dit et pour que la « langue de bois » redevienne langue de chair.
Enfant et adolescente, l’inévitable successivité du discours, du récit, leur lenteur me pesaient, j’y trouvais respiration dans la densité et la vitesse des mathématiques et de leurs « formules ». C’est alors que j’ai découvert dans le poème analogue « formule », magique si je puis dire, pour entrer dans la vitesse, l’épaisseur et la densité de nous-mêmes et du monde et tenter d’en rendre compte.
Le poème : maximum de sens sur minimum de surface ! Et ce indépendamment de sa longueur, qui va de l’unique vers d’un monostiche ou des trois du haïku ou du triolet aux milliers d’Homère ou de Dante. Ce n’est pas une question de longueur, mais de densité et d’intensité.
ce serait juste quelque chose qui baratte la langue et la fasse tourner
jusqu’à ce que tourne court discours sur le poème qui n’a d’autre à dire que lui-même burinant la parole
Il faut sac à dos pour un bivouac si précaire qu’est vivre. À ce déjeuner sur l’herbe d’une vie j’ai fait de poésie un plat de résistance qui peut sembler bourrative pitance, estouffa babi en patois alpin des Francs-tireurs et que je traduis poésie égale maximum de sens sur minimum de surface
ration de survie pour des temps de disette mentale. » (…)
comme un coin dans le gras de la parole obstinément poème
pillé pillant à mille moineaux jetés dans les halliers
pelletant pour déterrer l’arête de seiche sous la croûte de sel comme sous l’échine frémissante des luzernes une question dans la profusion de la parole
ou pris à la gueule du loup
un éveil dans l'indigence de la parole
(Il y a des choses que non)

Cette capacité du poème à plier tandis que la prose déplie, à rassembler l’hétérogène et le multiple de la vie, à saisir ses contradictions, ses paradoxes sans les annuler vaut ici de minimalement distinguer quand, bien évidemment, la prose peut se faire dense et le poème narratif, se déployant tout autant dans l’aller à la ligne que dans le continu du poème en prose ou de la prose poétique. Les frontières sont poreuses et mouvantes, c’est seulement manière de souligner que l’intensité et la densité du poème, son rapport direct avec les pôles antithétiques de la vie furent et sont pour moi en relation directe, en mimétisme presque, avec une intensité du désir dans son abondance éclatée qui ouvre, comme le poème, sur l’inépuisable de la vie.
Cela font le désir et le poème, activer, révéler l’inépuisable de la vie. Désir producteur. Poème produit du désir et, à son tour, producteur de désir.
Le poème, la création artistique est un versant de la production du désir. Sublimation de la pulsion sexuelle dirait Freud. Indissociable du désir dans tous les cas, capable d’engendrer du plus et de l’autre de ce qui est. Création. Ajout au monde par l’imaginaire. Agencement et production dynamiques.


FRAGMENT 3- BREF DÉTOUR PAR L’HISTORICITÉ

Je parle poème et désir subjectivement et dans un aujourd’hui de mon et de notre histoire. Dans une contemporanéité. Dans un moment de l’histoire car le poème comme le désir sont plongés dans l’histoire. Il n’y a pas plus de poésie en soi que d’ultime vérité du désir.
Il y a des états du poème et une histoire des conceptions et représentations du désir, dont Foucault, par exemple, propose un descriptif dans son Histoire de la sexualité. Il y a des théories du désir de Platon à Levinas, de Spinoza à Deleuze, en passant par Kant ou Kierkegaard. Il y a des expériences et des paroles du désir, dont la poésie porte mémoire et trace, de la « fine amor » au Surréalisme, de Ronsard à Eluard, de Béroul à Bonnefoy, de Baudelaire à Apollinaire, de Rimbaud à Roubaud etc etc et ces etc sont interminables à y faire entrer la poésie entière au delà de sa seule histoire en langue française, qui découvrirait les variations illimitées du désir et du poème.
Il y a une histoire du désir comme il y a une histoire du poème.
Que je sois une poète, par exemple, est à la fois insignifiant du point de vue du poétique et signifiant du point de vue de l’histoire. Insignifiant parce qu’il n’y a évidemment pas de poésie féminine, il y a poésie ou pas. Mais signifiant parce que les femmes n’ont pu accéder en nombre à la création, au poème comme à toute création, qu’à partir du moment où elles ont pu devenir sujets de désir et de parole. La création des femmes a existé, mais minoritairement ; elle a été déniée, oubliée. Parce que les femmes ont été définies, et le sont encore dans nombre de représentations sociales, comme objet du désir et leur propre genre comme manque. L’accession à la création, dont à la création poétique, va de pair avec l’affirmation de soi comme sujet de désir, comme être désirant. C’est une longue histoire, que Foucault, parmi d’autres, décrit, qui a marqué aussi la poésie des femmes au XX et XXIème siècles et qui montrerait, de nouveau, si besoin était, qu’on ne crée pas, qu’on n’écrit pas si on ne se vit pas comme désirant, qu’on n’est pas pris en compte si on n’est moins reconnu comme sujet que comme objet de désir, inévitablement assigné à une place sinon passive du moins seconde.
Du côté du poème, s’il est possible de dégager des courants et des constantes, il n’y a pas d’avantage d’essence de la poésie. Le poème se redéfinit pour chaque époque et même pour chaque poète dans un dialogue en écho et écart avec son histoire et ses formes. « Il ressort de la poésie, de la littérature, des discours, qu’il n’y a pas d’essence, seulement une historicité. Une histoire des historicités. Seulement des individus. C’est ce que les œuvres nous apprennent à lire. » Meschonnic


FRAGMENT 4- SINGULARITÉ ET PARADOXES

Le poème s’enracine, comme le désir, dans une expérience singulière et ne parle que de singularité, d’ecceité même, pour réactiver ce vieux mot du théologien Duns Scott, quand le poème ne parle de rien en général, mais de cet arbre là sous lequel nous nous sommes abrités de l’orage, de cette femme-là, de cet homme là, dans le paradoxe de ne rejoindre le commun qu’à être au plus près de soi, participant alors, à sa manière, de la construction d’un monde commun. Paradoxe de tout art, passage du singulier au commun qu’on ne peut dissocier du mouvement créateur.
Une chose est le désir de s’exprimer, une autre celui d’écrire. Mes poèmes évidemment usent du matériau de ma vie, de mon expérience, de mon histoire, de mes émotions, de mes sensations, de toute ma besace de vivre, mais le désir qui porte vers écrire est de faire oeuvre avec « ça ». Non pas seulement de l’exprimer.
La confusion existe sans doute dans un désir de parole initialement souvent adressé à soi dans les journaux intimes, les poèmes d’adolescence et le poème ne commence à se détacher de l’étroite expression du moi que quand il affronte le regard d’autrui. Mais quel est ce besoin de redire à soi-même ce qu’on sait? De se raconter ? De se dire ? Il y a là, balbutiant, un premier mouvement de prise de distance par le langage. De conscience. De désir de saisir le vécu par des mots dans ce que cela implique de symbolisation. Un premier mouvement d’élucidation quand « une œuvre consiste essentiellement en élucidations. » . Elucidation à ne pas confondre avec explication ou rationalisation. Le poème est aussi ce désir, cet « effort de clarté » indissociable de l’individuation.
un effort de clarté j'ai fait
j'ai toujours fait un effort de clarté
labourant foulant la langue de mon piétinement
épelant à ce labeur de labour le poème
dans l'aller retour de la langue d'un bout à bout d'elle-même
fouillant l'ornière
par une de ces prémonitions donnant sens à l'insensé - mémoire d'un futur et anticipation du passé plus que de l'avenir -
au fond du sillage sillonné de mots dont je ne sais le son qu'en glossolalie de langues brisées déchiffrées déchirées de ce recreusement
par cet aveuglement paradoxalement phare de vigie - mais phare de bambou cassants craquants et de paille dans un ouvert de terre noire (…)
( La Mort n'est jamais comme)

Le poème est aussi un processus de passage du moi au sujet quand le moi n’est pas le je ni l’ego le sujet (Il y a des choses que non) . Le poème est chemin – trace et moyen de ce passage du moi au sujet, parce qu’il est pensée et fait retour sur le désir perçu comme autre chose qu’une quête d’assouvissement. Est-ce à dire que le poème est désir d’être ? Il est, c’est certain, du côté de l’être et non de l’avoir.
Pointe là ma conception et ma perception du désir comme puissance d’être, augmentation dans l’être du côté de Spinoza et de son conatus, de Levinas et de son désir comme goût de la vie, de Deleuze et de ses machines désirantes, plutôt que du côté du désir comme manque. Cette conception est avant tout expérience, dont le poème est indissociable. Manière d’être au monde « poétique » dans le sens initial du terme, « poiein » en grec, faire, créer. Le désir se confond avec ce poiein quand je ne conçois pas de création sans désir ni de désir qui ne soit créateur. C’est restreindre sans doute le terme de désir car il existe du désir destructeur, mais il est pour moi désir échouée, dévoyé de son mouvement premier. Et, dans tous les cas, étranger au poème.
Dans le mythe du Banquet, par exemple, le désir est ambivalent. Fils de Pénia, la misère, et de Poros, la ressource, il tire de sa mère le manque et de son père l’ingéniosité, la ressource, le courage, l’inventivité: « Il tient de sa mère, et l'indigence est son éternelle compagne. D'un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de science, plein de ressources, passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste. »
Sorcier, magicien, amateur de science…l’Eros est doué ! Je ne le conçois, ne l’ai vécu, ne le vis, au vivre comme au poème, que sous cet aspect de puissance et d’inventivité. Le poème, comme toute expérience créatrice, est expérience du désir dans sa force affirmative et créatrice, le distinguant nettement du besoin ou de l’envie.
Cela ne rend ni le besoin ni l’envie de méprisables, mais ils ne sont pas le désir, même si les frontières sont minces. Le corps doit satisfaire ses besoins pour se maintenir en vie, persévérer dans l’être, mais réduite à la satisfaction des besoins une vie n’est pas une vie, mais une survie. Il faut certes la maintenir en vie cette vie, mais réduite à cela qu’est-elle sinon aliénée ? Il y a dans le désir une surabondance, qui déborde du besoin. L’envie, elle, s’adresse à la chose et généralement à ce que les autres possèdent ou convoitent. On convoite ce qui est socialement présenté comme désirable parce que censément porteur d’une plus value, de reconnaissance, de bien-être, de distinction sociale… Mais même hors de prix une paire de chaussure reste une paire de godasses, qui ne métamorphosent ni la tortue en lièvre ni le moi en sujet de désir. Je peux désirer une voiture ou un smartphone dans la confusion du langage « machinal » qui fait aimer et désirer du chocolat, l’amour de sa vie ou le divin- en français du moins- mais je n’ai jamais eu, ni entendu dire j’ai du désir pour un ordinateur. La confusion a ses limites même dans la langue machinale. Limites intéressantes qui dessinent des proximités, des distinctions, des intrications avec lesquelles le poème joue et travaille. Il y a, en revanche désir de l’autre comme désir du poème ou de connaissance... L’envie, la convoitise, la cupidité, le désir dévoyé dans l’avoir, dans la possession des choses ou de l’autre réduit à une chose, condamné à rester inassouvi quand aucun avoir ne peut combler un manque d’être, n’a rien à faire avec le poème. Et le poème ne fait rien avec cela, sauf en rire ! Parce qu’il est pure dépense désirante.
Entendu ainsi le terme de désir se distingue de celui de possession ou de domination, étrangers à l’action créatrice, qui est dépense gratuite et jouissance de cette dépense. Le poème n’a d’autre intention initiale que son propre désir d’exister et ne s’épuise pas de la réalisation de ce dernier.
« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir ». Cet aphorisme lumineux de René Char plonge d’emblée au cœur du poème, qui joint réalisation du désir– l’amour réalisé- tout en demeurant désir.
Belle synthèse disjonctive que le poème !
Il n’y a pas fin du désir dans sa réalisation ni non plus quête indéfinie sans réalisation. Il y a dans le poème à la fois mouvement et réalisation qui ne met pas fin à ce dernier. Oxymore, paradoxe… Char parle de « poème pulvérisé », Breton disait la beauté sera « explosante fixe », Eluard "L’amour, la poésie" les confondant. Je ne connais que le poème, la création, et l’amour capables de tenir ces embouts antithétiques d’un désir se réalisant sans s’annuler de son assouvissement.
Serait-ce parce qu’il n’y a que lorsqu’il est désir d’être, désir créateur, que le désir s’affirme comme puissance ? Le poème l’illustre à exister, mais n’explicite ni ne justifie ces conceptions et ces représentations du désir. Il peut même en exprimer d’autres. Il travaille avec toutes les représentations, au delà et en deça d’elles, échappant à l’intention. Non par défaut de rigueur, il n’y a rien de plus rigoureux que le poème – ce plus haut réglage de la langue-, mais parce qu’il les outrepasse.
Désir comme poème échappent non à la conscience, mais à l’emprise des discours. On peut l’entendre comme danger du désir, échappant au Logos, qui significativement associe raison et discours, asservissant le moi et que raison et tempérance doivent dompter. On peut l’entendre aussi comme signe de liberté. Ambivalence ou invite à penser la liberté dans l’insurrection du désir, mais non dans l’asservissement aux désirs ? Pour le dire d’une autre manière, s’il y a de l’autre dans le désir et dans le poème, se dessine une dimension éthique de la question du désir et du poème loin de toute moralisation et de toute croyance. Dans l’ouverture du désir et de la parole du poème à l’altérité, y compris de soi, au devenir comme l’est celle du désir, qui n’est pas désir s’il ne s’ouvre à un au delà de lui et demeure fixé sur le fantasme ou la possession.
En cela le poème comme le désir sont toujours un risque. Eros a bien besoin d’être courageux comme son Poros de père – et pourquoi faut-il encore que ce soit sa lignée maternelle qui porte le manque sinon parce que les représentations sont désespérément historiques ?- pour affronter une peur d’aimer, qui n’a jamais été mienne, mais que je sais tarauder bien des êtres comme le doute indissociable de l’acte créateur et qui, lui, ne m’a jamais quittée dans l’alternance entre assurance et doute, qui permet de créer. Jamais la réciprocité du désir et de l’amour n’est acquise, jamais le poème n’a certitude de l’être. Tous deux n’existent qu’à exister par l’autre. Tous deux sont aussi expérience d’une générosité, qui n’attend pas payement de sa dépense et exultent de cette dernière.
La démarche artistique, poïetique est acte d’un sujet qui fait l’expérience du désir comme force créatrice, comme ouverture à l’altérité et comme risque.
À cela ne se réduisent pas, loin de là, les discours contradictoires sur le désir, mais cela est expérience du désir dans et par le poème, expérience du désir dans son élan inventif, dans sa puissance affirmative et qui se confond pour moi avec une expérience de vie, un vivre en poésie, qui traverse l’ensemble de mes manières d’être au monde.

Quand le désir disparaît du poème comme de la vie, quand il n’y a plus « d’inspiration », il n’y a plus réalisation, il n’y a plus écriture ou seulement dans la répétition d’elle-même, cessant du même coup d’être créatrice. On ne fait plus, on refait. Les expressions courantes du non désir ou du désir mort le disent : ça ne me dit rien, ça ne m’inspire pas. C’est muet. Et inerte.
Ça ne dit plus rien au propre et au figuré.
Une vie déshabitée par la désir est inerte.
Puis-je dire davantage de ce désir, qui se fait, au poème, désir de dire ? Qui pousse au poème, s’effectue, se réalise dans et par le poème quand
Toujours la langue veut dire. L’air. L’eau. La terre. Les écluses du corps. Les séjours de l’esprit. L’immensité captée dans un miroir de poche. Le loin de la fenêtre vu. Ciel découpé au carreau et sa hauteur à portée de main. Lumière traversière que je traverse comme un chuchotement tant est naine ma taille à proportion. Instant précieux.
Fugacement, sur la soie tiède d’un rai de lumière le temps voluptueux. Derrière la herse de rayons, une perfection accessible. Clarté de l’air tombée des toits pentus.
Dans une communauté tactile de matière le jour, la peau, les pigments et les pores. Respiration. Avant voir.
Avant sentir. Avant être. Dans vivre
lavé de tout. (…)
(Il y a des choses que non)

Limite est atteinte du « discours sur », du commentaire. Ajoutant seulement que ce désir de dire se vit pour qui s’y voue comme une nécessité vitale, sans laquelle il est inutile d’écrire. À quoi bon écrire du poème si on peut vivre sans le faire rappelle Rilke dans sa Lettre à un jeune poète ? Et on peut, bien sûr, vivre sans écrire. Mais pas sans désir…
Le pourquoi qui pousse le désir vers le poème m’échappe. En ratiociner des rationalisations après-coup n’éclaire rien. Disons simplement qu’il a affaire au symbolique. Nous parlons. Nous vivons et nous éprouvons en tant qu’humains dans et par du langage et des systèmes de signes. Un Lacan rappellerait que le désir ne se donne que dans un système de signes. C’est le langage qui donne l’être et le dérobe en même temps dans un « parlêtre » et c’est l’écart entre ce qu’on veut dire et ce qu’on dit, ce que la langue dit, qui renouvelle sans cesse la parole et le désir. Ou pour le dire autrement et autre, et encore autre chose que chose emprisonnée dans son dire.

(Echappées). L’aurore métissée de nuit casse
dans le bricolé du bout à bout. Elle inaugure pourtant.
Ne serait-ce qu’un émiettement et une taie de ciel `
amidonnée. Ce qui nous fend de manière violente,
intempestive, libère du dansant et couve, cotonneux,
sa dose d’irréel. Son cuticule d’œuf de caille en dôme
tacheté sur le faîte des tuiles. Ce qui balbutie à l’entrevue
du jour et de la nuit, aucune bouche ne le prononce.
Cette défaillance ordinaire dissout les catégories.
Ce qui s’élimine ainsi de jugement est libératoire.
Tension tenue entre grenouilles d’arbres et
Monts jaunes, la fine amor et l’effroi de la terre étoile
morte. La lumière forge à plusieurs enclumes. Le désir
à de nombreux confins. L’esprit à son besoin d’illimité.
(Mues)

Pourquoi et vers quoi le poème ? Admettons l’accomplissement. Encore que : Le matin se décline courbes tronquées. Et tournoie dans ses figures. L’arc et la flèche à la cible de l’esprit, l’arène du monde et sa barbarie, le bol et le bâton de la largesse fraternelle, la piste de cirque pour la ronde instable de vies funambules, l’hyperbole du désir et les circonvolutions du corps.
Tuyauteries.
(Ça importe l’attente, le seuil, le pas encore là, l’intimement là, le déjà là de l’évidence
l’ellipse
le tact et le sens de l’élégance
un centre intérieur translucide et accueillant, sa perle frangée de flagelles émotives.) (…)
(Mues)

La gratuité du poème quand à travers la voix de Baudelaire (« La poésie n’a pas d’autre but qu’elle-même ») parmi bien d’autres, il se déclare tel, refusant rôles et justifications, fait écho à celle de la vie, de toute vie, à celle du désir. Redisant que nous sommes simplement. Que ce « sommes » somme un être-là immédiat et total. Dans la sommation du poème sinon à un age quod agis dans la souvenance que savoir, saveur et sagesse ont même racine dans un sapere (goûter), où se donnent à re-sentir et ressentir le goût de la vie comme l’appétence à être et le désir, du moins à l’attention, la plus extrême attention à toutes formes de vie, aux plus petits tressaillements de la vie. De cela, la Cité peut-elle s’en passer ? Et celle qui s’en passe, de quoi fait-elle l’impasse? De quoi sinon de chacun de nous ?
Poème comme désir sont politiques.


FRAGMENT 5- POLITIQUE DU POÈME OU LE CORPS DANS LA LANGUE

Le poème n’est pas seulement politique quand il est engagé - et il s’engage sous la bannière d’une liberté, d’une hospitalité, d’une considération de tous et à tout, sans pour autant verser dans le sentimentalisme ou la niaiserie, qui lui sont fatales, (« hypocrite lecteur mon semblable, mon frère » ), il l’est par sa nature même.
À l’injonction du pouvoir, qui dresse et soumet les corps, le poème oppose le langage du corps, corps individuel et social qui passe entre les signes, dans le silence des signes. Souffrant ou exultant, peu importe, désignant ce que le signe évacue, présent dans l’encombrant de la chair et des sens, l’encombrement de ce qui meurt et veut vivre, vivre et non servir.
Subversif rien qu’en cela. Dans cette présence du corps, que les dévots de toutes croyances vouent aux gémonies, que tout pouvoir doit contrôler pour asseoir sa puissance. Nos corps. Auxquels donne séjour et voix le poème, rappelant à la Cité qu’elle en est faite. D’abord et au final de corps désirants et mortels. De peu face à la démesure de l’esprit.
Prendre la part du corps, c’est prendre la part à la fois de la jouissance, du Désir et du refoulé de la mort. Cela fait le poème. Chacun peut l’entendre, mais pas tout le temps. Est-il surprenant que la Cité ne veuille pas, ne puisse pas toujours l’entendre et le pouvoir, les pouvoirs et toutes leurs formes de cléricatures, jamais ?
Avec le poème, c’est le corps, et le désir, qui font effraction dans la langue et dans la Cité.
Le poème est en cela subversion. Irruption du désir, du corps dans la langue.
Est-ce autrement dire liberté ? Sans ouvrir encore le questionnement je convoque de nouveau Deleuze, que j’ai pris comme compagnon de ces notes pour un vite et clairement dit, parce qu’il m’a accompagnée et que la philosophie m’a toujours accompagnée avec le poème: « Dès qu’on crée, on résiste. L’art c’est ce qui libère la vie que l’homme a emprisonnée »
Le poème est toujours pour moi résistance. Résistance dans et par la langue.
(…) haletant mystère de ce qui se vit et que seule noue la langue résistante
la langue consistante
la langue nourrissante
la substantifique langue de la moelle des mots et des morts
où résiste la langue au mirador
où résiste la langue à l’obscénité de transparence
où résiste la langue à l’asservissement
où résiste la langue à l’avilissement
où résiste la langue sous la dent
et tient ferme le poème en bouche dans la langue du bouc qui broute le chardon dur(…)
(Il y a des choses que non)

La révolte est-elle une expression du Désir ? Il y a du Désir dans la révolte. Du Désir de vivre et de libre. Du Désir d’être. Le poème comme une des formes de la révolte ? Oui. Parfois explicitement, dans mon écriture, en écho à « une sorte de non définitif, très vieux, très lointain. », qui traverse mon histoire, Non, à toutes les formes d’asservissement, c’est non. De tous les côtés à la fois et en même temps, non. De n’importe quel côté, non. Là et là et là encore là non. La domination non. L’humiliation non. La misère non. Les femmes lapidées non. La mondialisation marchande non. Les nationalismes non. Les fanatismes religieux, non. Les utopies meurtrières, non. Les real politique, non.
Je ne sais dire que non. Sans arrêt non. Avec si peu de oui à glisser dans l’interstice...
Finalement c’est non jusque dans la langue. Le poème contre le dogme. L’insurrection dans la langue contre la soumission de la parole. Mais ce n’est qu’une figure. Je le sais aussi. »
Mais le plus souvent et, hors engagement dans l’histoire, par sa nature même, qui est subversion contre tout ce qui fige la parole et clôture le sens.
Ce qui ne revient pas à assimiler la liberté au désir ni à encore moins assigner le poème à un « non » alors qu’il est adhésion à la vie, célébration de la vie, ni non plus à opposer schématiquement l’asservissement de la Cité organisée à une liberté miraculeuse du désir, c’est plus trouble, plus ambivalent, moins simpliste, plus complexe quand la complexité n’est pas davantage la complication que la simplicité le simplisme, mais il y a au désir et au poème, à leur résistance, un élan allant, qu’évoque le poème « Le livre, la table, la lampe », dédié aux deux René, mon père et René Char :
(…) langue de bouc et de boue
mains du mort et du vif entrecroisées à la fable du poème meulé au broyeur des molaires
dans l’arc en ciel des fontaines où se noyaient le sable rouge et le silex étoilé jamais Résistance n’eût pour l’enfant sens de refus mais bien plutôt d’élan allant
celui du pas du père allant
entre les aiguilles de pins et de mélèzes. Dans les gorges du Cians ou du Verdon. Sur les versants pentus, grimpant au Pic de la Colmiane ou à la Cime de l’Agnel. Pêchant les truites dans les launes de la Vésubie mais évitant le saut du cavalier où avait baigné le crâne fracassé d’un des siens. (…)
Cette résistance et cet élan allant du désir et du poème, disent leur puissance, mais la langue de bouc et de boue, de sexe et de mort, inscrit cette dernière dans la finitude. Désir comme poème se heurtent à la mort, dans une lucidité du poème qui exclut le délire ou la rêvasserie de toute puissance.


FRAGMENT 6- DIRÉCRIRE ET LUCIDITÉ

Le poème c’est du corps, du sensible dans la langue. Du désir dans son élan. Puis le recul du travail de l’esprit.
Ces deux mouvements l’élan et la distance, plus ou moins concomitant ou séparé, coexistent dans le poème. Ces deux pôles du poème, je les nomme « dirécrire ». Ce n’est qu’une figure, une imagerie, un mot valise qui joue avec l’histoire du poème, initialement chanté et dont la structure comme dans l’ode – qui signifiait chant en grec- était soumise à la scansion de la respiration et au mouvement du corps. Puis il s’écrit et se rigidifie au fur et à mesure en formes fixes comme un corps mort avant de faire de nouveau éclater ses formes, revendiquer son oralité comme dans la performance. Dans cette figure, le dire est du côté du corps, de la voix, de la gorge, de la langue, des poumons, des organes. L’écrire, du côté de la vue, de la distance, de l’esprit. Le dire du côté de l’impulsion du désir, l’écrire du côté de l’esprit, d’un retour conscient sur ce dernier, du côté d’une lucidité.
Parler de « dirécrire » c’est placer le poème dans ce double mouvement d’éclatement et de rassemblement, de mouvement et de fixité, que j’ai déjà évoqué, à la charnière de l’élan désirant et de l’élucidation de la conscience. Le poème les joint sans les annuler, récusant même la partition entre le corps et l’esprit, où le corps serait du côté de l’animalité et l’esprit du côté d’une âme exilée en lui. Mais, même placer le Désir du côté d’une dynamique de la puissance de vie, n’efface pas la conscience de ses limites, celle de la mort. Dans une croyance qui dissocie le corps de l’âme, celle-ci est effectivement prisonnière du corps, exilée et il existe en elle le désir de retrouver sa terre natale. Ce désir d’immortalité de l’esprit est, hors toute croyance, expansion du désir de vie et conscience d’une mort limite à la puissance du désir inscrite en elle et en lui. Le poème s’y heurte inévitablement dans une lucidité indissociable de son élan. Une clairvoyance indissociable de sa conscience de l’obscur, du non élucidable.

(Jambes croisées aux âmes). Les jambes
croisées l’une sur l’autre dans un enlacement
viandu et nerveux
se replient souplement avec naturel
et les âmes tressées aussi déplient des jambes,
fourmillant de l’envie de courir et d’actionner
du calleux de jointures
à l’appel d’une éternité miraculeuse. Leurs dendrites
verbales se dressent souples et frêles dans le vif
soudain qui approfondit le ruisseau d’un coup
de langue rapide
et ferme, passant entre les lèvres d’un sexe femelle
ou au gland mâle
sa lenteur active d’opéra cosmique.
(Mues)

Le désir, cette puissance de vie se casse sur la mort. Plus puissante que lui. En cela la limite s’inscrit dans le désir, la limite et non le manque. Il ne manque rien à la vie sinon de cesser d’être vivante. Il ne manque rien au désir ne recherchant pas un désirable perdu, mais rendant la vie désirable. Ce n’est pas lui qui signe une limite, une faille dans l’être, pas plus que le percevoir comme puissance d’être ne désigne l’être comme un plein rassasié, c’est la mort qui marque l’être, qui n’est que temps, de sa limite et le soustrait- ou devrait le sosutraire- à l’illusion de toute puissance.
L’ambivalence d’une vie définie par la mort et réciproquement s’inscrit-elle dans la double face éros/thanatos du désir ? Dans un désir ambivalent ? Ce sont des manières de dire, de penser le désir. Le poème ne tranche pas, il en fait l’épreuve. Celle du tragique d’une destinée scellée par l’inévitable de la mort sur laquelle se fracasse le désir. Aussi puissance affirmative soit-il, il ne la vainc pas même s’il y a au mouvement du désir créateur un affrontement à la mort et moins l’illusion de la vaincre qu’un défi.
Désir et regret, confondus en un même mot en grec, qui montre le désir allant venant dans le temps, du côté de l’avant en désir, du côté de l’arrière en regret charge le désir de la conscience de sa fin. L’expérience du deuil telle que je l’ai faite et qu’en témoigne La mort n’est jamais comme est, certes, expérience du manque de l’autre disparu dans la mort, mais cela je le nomme regret, douleur et non pas désir. Tandis que le poème, lui, ne s’applique pas à distinguer, mais plonge dans des états d’être, qu’il vise à faire ressentir à ceux qui le lisent, qui, eux-mêmes, le lisent et les reçoivent avec leur propre sensibilité, leurs propres représentations, leur propre histoire à cette charnière où le poème joint singularité et commun et où il échappe aussi à son auteur.
Mon écriture reflète mes représentations, qu’elle a aussi contribué à élaborer, mais ne vise pas à les exposer en un discours. Elle travaille avec dans cet obscur désir de mettre en route cette étrange « machine désirante », qui, activée par le regard d’autrui va se et le mettre en mouvement. Qui va toucher et toucher à…
« Toucher » l’autre quand il est là bien question de corps et de peau comme dans l’éros- et « toucher à », à des manières de dire, déplaçant elles-mêmes des représentations, des conventions du regard, toucher à un ordre des choses et réveiller l’esprit assoupi. Ce n’est pas l’Eros pédagogue de Platon où le beau se donne comme passerelle vers le vrai, le bien, mais une intrication du désir comme indissociable de la vie et des enjeux de cette dernière ; dans le désir même du poème, se jouent la question du vrai ou du bien, dont il aimante fragments épars au même titre que d’autres modes de pensée. Je ne dissocie pas le désir du et de poème d’un rapport à eux.
La gratuité du poème n’est pas l’insignifiance et son jeu sur et avec la langue met du jeu (des espaces de fuite, de mouvement et de métamorphose) et du je ( de la singularité) dans ses rouages. Il joue comme le désir joue dans une inventivité prolifique. Dans la jouissance d’une liberté qui s’expérimente et s’expose. Avec audace et insolence parfois. Dans la jubilation comme dans la douleur. Dans une dépense festive. Ecrire du poème n’est pas rimailler du vers de mirliton comme le font croire les caricatures de la poésie, c’est secouer, retourner, labourer la langue en tous sens pour qu’elle redevienne fertile…À filer la métaphore on rejoindrait l’engendrement, la fertilité du désir. Mais ne filons pas trop au risque que ne file entre nos doigts ce que le discours tente sinon de saisir du moins de déplier. La parole n’est pas une bobine et seules les Parques filent le tissu à la fois continu et déchiré d’une vie. Dans la parole du poème, la puissance de la vie se file, trame et chaîne, avec la fatalité de la mort.

Au « toucher » et au « toucher à » du poème se disent à la fois la relation à l’autre – une poignée de main disait Celan- l’étreinte, l’embrassement et la réinvention continue d’un réel, qu’il fait resplendir et réinvente, quand il n’y a pas d’autre accès à ce « réel » que le langage.
Ce n’est là aussi qu’expérience commune quand désir et amour font étinceler un monde intensément présent, qui s’éteint avec eux. Le poème est de même cette magie désirante qui fait vibrer le monde, en éclaire les versants, convertissant l’ordinaire en surprise. Cette conversion, cette métamorphose, cette fête des sens et du sens, c’est la signature du désir et son pouvoir de se réaliser dans l’art, le poème ou l’apothéose amoureuse. Mais cette jubilation du poème ressuscitant le réel dans le mot, sait que ce même mot signe son absence comme l’amour se sait inévitablement voué à la mort soit par mort des amants ou de l’un des deux soit par mort de l’amour. Poème : désir de ranimer, d’éterniser la présence? C’est l’é-voquer au sens propre, l’appeler. Cette é-vocation, in-vocation, con-vocation du poème en même temps rend présent et désigne l’absence comme le bâton de Diogène qui désigne et brise en même temps.

(Collines, cou et crâne). Les collines
et leurs chaperons de hautes cimes vigilantes
et sourcilleuses ressemblent à la conscience
penchant, attentive, son front sur la poitrine,
cou rembourré de voix furtives qui s’adressent
à son profond de gorge étroite. Qu’il se tende
vers un tout-près de visage ou le très-loin
de l’étoile du berger déclinante, toujours cou
c’est cou, sa peau tendre et plissée et sa clique
de vertèbres articulées. Quelle rotation espérer
de la nuque au delà des 180 degrés d’horizontale
aux deux épaules même si, en rêve, le crâne tourne
à son pivot au delà du mi-parcours et l’œil d’éveil
à 360 degrés dans un zodiaque de figures motrices.
(Mues)


FRAGMENT 7- CE QUI RESTE

Le poème exprimerait-il non pas le désir de posséder le monde, mais celui de le faire vivre et revivre par et dans le langage, de le vivre et revivre amplifié, intensifié par le langage ? Existant dans tous les cas dans un langage. Mais existe-t-il autrement ? Ce n’est pas question théorique, c’est là où simplement le poème est aussi manière de vivre. Totale. Manière de vivre sous le signe du désir et de ce désir.
Dans l’acte d’écrire décalé de ce qu’il évoque, le poème se souvient, quoiqu’autrement qu’à la remémoration. Dans une remembrance, qui travaille après et avec l’oubli et remembre autrement le corps d’Orphée dispersé par les Ménades, notre corps, notre histoire. Son lieu et sa matière : le temps. Dont nous sommes faits. « Les jours s’en vont, je demeure » et où le et la « demeure » apollinarienne sinon au poème penché sur un pont entre deux rives ? Dans son ombre et à son ombre emportée au fil d’une eau héraclitéenne. Mémoire intime et collective, le poème se souvient de « nous » réduits au monosyllabe d’un pronom. À un à-la-place-du-nom. Par manière de « dé/nommer ».
Le poème nomme et dé/nomme à la fois, conjoignant et disjoignant, liant et déliant d’un même geste. L’oxymore poétique n’est pas qu’une échappatoire. Il faut bien qu’à un moment où un autre s’évacue le réel de l’illusion de le saisir, l’être de l’enclos du nom qui l’y convoque, comme le poète du poème.
Il se dit parfois que le poème fait consolation. Un superbe « Fort-da » à la manière de Freud. Ce sont façons de dire, le poème dit autre et autrement et peut-être moins passagèrement ; le réduire à des définitions est voué à l’échec. L’art est non seulement une façon de vivre la vie mais aussi de l’interroger, d’entrer dans son éblouissement et son obscurité, son sens et son non sens. Car le poème ne vise ni à répondre univoquement ni à résoudre, conscient qu’une vie ne se comprend pas, mais qu’elle s’expérimente.
Le poème n’est ni une compensation ni une fuite, mais un mode de vie, une manière de l'expérimenter. Une modalité du désir dans son double face qui dévoile à la fois sa puissance et sa limite, la vie et la mort, le mouvement et sa cessation. Cela se déplie dans les multiples imageries, que le poème construit de lui-même.
Orphée par exemple, ne cesse de retourner en arrière, jusque dans l’avant exister aussi impénétrable que l’après exister, le non être, dans le royaume des morts, où il parvient par la puissance évocatrice de son chant à ramener Eurydice à la vie, d’où elle disparaît de nouveau quand bien sûr il se retourne. Le poème fait de même, ne cessant de se retourner. Dès son versus (l’aller retour de la charrue), il fait retour sur lui-même. En retour de rythmes et de sonorités, jeu de redondances, de parallélismes etc, tout signes de retour sur la langue. Il n’est pas de poème qui ne soit interrogation de et par la langue, tentative sinon de réinvention d’une langue du moins de trouver sa langue. Ce retour du poème dit à la fois sa puissance et sa limite. Eurydice revit sous la force du désir qui donne au poème d’Orphée son pouvoir de résurrection, mais s’efface dans le néant à l’ultime retour d’Orphée et lui-même est déchiré et dispersé par les Ménades. Devenu lambeaux.
Tout est dit de la puissance et de la limite du désir et du poème. La mort, cessation du désir comme de toute parole. La seule puissance supérieure au désir c’est la mort. On pourrait dire la Loi. Loi de la vie qui est vie mort indissociablement, chacune définissant l’autre, pile et face d’une même pièce comme sont alors pile et face d’une même pièce le Désir et la Loi. Serais-je soudain lacanienne ? Peu importe, il ne s’agit ni de trouver en un autre discours contradiction ou soutien ni encore moins d’élaborer une théorie du désir, mais plutôt de dire que le désir comme les discours sur le désir, ses représentations travaillent le poème, qui les travaille en retour.
Le poème claudique entre la voix et la vue dans l’imagerie du dirécrire, autrement dit entre « soma », le corps et « sema » le signe, qui signifie aussi cadavre. Orphée en morceaux, en fragments voilà le poème. Ce qui reste. Parce qu’il a transgressé une limite. Une transgression symbolique des limites à travers une transgression de l’usage usuel, machinal, ustensilitaire de la langue, mais aussi dans un face à face du désir et de la mort. Le poème c’est ce qui reste du désir. Des fragments. Des traces. Ce qui reste d’un Inachevé de soi et du désir que la mort interrompt.
Le poème c’est ce qui reste dans la langue de l’épreuve – au sens de mise à l’épreuve et d’éprouver- de la lutte et de l’étreinte du Désir et de la Mort. Ce qui reste d’une liberté créatrice, d’un désir et d’un pouvoir créateur dénommé significativement Verbe dans les traditions monothéistes. Hors toute croyance, le poème se déploie dans ces systèmes de signes, qui organisent les visions du monde passagères de nos civilisations, dépassant toujours les bornes dans une magie du verbe s’affrontant à la mort. Mais le poème n’est ni une rêvasserie ni un fantasme, ni une illusion, ni un délire. Il ne ressuscite rien. Tout au plus remembre-t-il quelque chose de nous dans la parole.

Ce qui reste parfois je l'appelle poème
car toujours le poème n'est que
ce qui reste une fois que
après que
avant que
ou alors il ne reste rien
ce qui reste de mémoire dans le corps et ce qui reste de mots pour dire une fois tu l'emballement des mots qui s'écoutent
- peut-être par défaut mais c'est le mot qui me reste-
comme
d'ici où j'écris sans savoir ce qui va rester ou même s'il va rester
comme
par exemple quand une fois déserté et déshabité - enfin - le nom
il ne reste que
ce qui reste de la soustraction
- quand écrire est soustraire et par ce retrait saisir-
ce peut être
parfois
ce qui reste de la poésie
Quant à ce qui reste du poème ou s'il en reste, il m'arrive de m'en inquiéter comme d'une parole de ma mort tout en sachant qu'elles sont indifférentes cette parole et ma mort. Je m'en inquiète par sursauts du corps et de la conscience, mais jamais autrement. Sinon la colère m'envahit comme si me menaçait cette asphyxie que provoquent les systèmes avec leurs orthodoxies et leur anathèmes. Cela est sans doute injuste, mais tant pis. J'ai préféré les mystiques aux dévots et le silence aux dogmes. Si bien que je profère peu de paroles que je ne rature aussitôt après jusqu'à ce qu'il n'en reste rien ou presque rien. Cette lacération de beaucoup de ce que je dirais et cette douleur c'est ce qui reste de mon histoire avec la philosophie. Quelques fragments des cahiers de Wittgenstein et la définition spinoziste du bien comme augmentation dans l'être et du mal comme diminution dans l'être,
c'est ce qui reste
avec le poème
avec le poème surtout
comme un essai très difficile très prudent de réconciliation
tant je redoute ce qui se dit de et ce qui se dit sur
comme un essai de parole
qui cesse de
et cette cessation
ce qui reste une fois que cesse la tyrannie de la parole
je l'appelle poème

De toute façon ce qui reste, je l'entends ceux qui restent
écoutant ta mort dans les mots
qui ôte parole à la parole
et ce qui reste quand on est de ceux qui restent et soi-même ce qui reste
est tellement rien de la parole
absence de langue dans cette absence qu'est déjà la langue
trou dans un trou
que
les mots disant ce vide et cette absence les comble
comme
les pelletées de terre comblent la tombe
et les mots qui restent emplissent ma bouche
comme
la terre emplit la tienne (…)
(La Mort n'est jamais comme)

Le poème consolerait-il de la mort inconsolable ? Admettons. Enoncé contradictoire ? Mais le jeu indéfini de forces antithétiques est la vie même et le poème fait choir de la nuit du desiderare, son étymologie d’astre perdu, l’oxymore d’une « obscure clarté qui tombe des étoiles ». L’étoile perdue comme l’obscur objet du désir fusionnent dans le mouvement du désir et du poème qui s’étend hors limite dans « L’amor che move il sole e l’altre stelle » de Dante, figure du divin… et/ou du Désir.
(…) L’amor che move il sole e l’altre stelle palpite dans le soleil fané des vieilles fresques, mais ce qui peuple ce matin est parfois un pointillé fébrile, parfois un sans-durée huileux. Il explose dans la lumière un allegro, un gros mot ou une réalité prosaïque qui s’enticherait de grandeur
c’est selon.
L’été s’exhibe et la parole cessant de déterrer les morts s’élance vers la lumière. A croire qu’elle saupoudrerait d’or fin nos fronts et nos torses exhaussés comme les saints dans leur mandorle, cernant la scène de corps qui se lèvent, s’étreignent, se lèchent, s’appontent et emboîtent leurs flancs. (…)
(Mues)

La psychanalyse dirait que le poème comme tout art réconcilie par et dans l’imaginaire le principe de plaisir, l’énergie libre du désir, et le principe de réalité, la dureté du réel. C’est manière de dire parmi d’autres, mais les unes et les autres disent pour moi en deça de ce que ne dit que le poème de lui-même et du reste, de la vie de la mort, du désir. Je suis absolument, radicalement partiale évidemment. Et j’assume pleinement cette partialité ou plutôt cet engagement car commence aussi, parlant, à m’agacer ma propre parole qui tourne et retourne autour du désir et du poème, docilement, explicativement, alors que le poème y va direct. Au coeur et au delà de la cible. Très art du tir à l’arc et maître zen.

(Blason). Non et oui indissociés. L’être
avec son effraction et son non lieu. La mer grise
presque noire. Loin et là couches de ciels
et de terres mélangés, lisérés et fragments
dans la filature au kaléidoscope
d’yeux, d’abeilles et de membranes dilatées
dans l’éveil et la vigilance. La planète village
connectée et le tout partout se dispersant,
essaimant tout partout dans le goût voyageur
du thé au gingembre, la liste de courses et
les noms gribouillés sur les boites aux lettres.
Bouffée d’intense comme le dos en roue
de la bufflonne fleurie magnanime et couronnée.
Sa propre vie imaginaire branchée au propre de la vie.
(Mues)

Propre de la vie : le désir. Et ce désir enjeu du poème, en jeu au poème est joie, exultation, plénitude. Il y a joie, jouissance à l’écriture du poème comme à sa lecture. La parole jouit d’elle-même dans le poème – « Dieu jouit dans son visage », écrit Dante d’une Béatrice, elle aussi cherchée au delà de la mort. Même, et c’est à la fois merveilleux et terrible, lorsqu’il dit le pire. Mais la beauté n’est que la porte du terrible. En cela le désir qui traverse le poème et que lui-même produit n’a rien à faire avec l’assouvissement ou la possession. Le poème serait-il arche du désir, arche comme arche d’un pont parce qu’il fait passage ? Arche qui garde trace, recueille traces de nous ? Arche plutôt que tombeau – ce fut le nom de certains poèmes et au terme de recueil peut s’entendre celui des cendres- parce que le poème garde du vif, arche plutôt que potlatch parce que quelque chose demeure du désir dans l’œuvre, arche qui recueille trace du vif emporté dans le déluge continu de la mort.

tant aimé aimer aller parcourir courir
tant sillonné de routes traversé de rivières suivi de sentiers grimpé de collines escaladé de roches longé de rues parcouru de villes
tant vu écouté caressé étreint embrassé
tant aimé jouir

tant que
maintenant que je vis aussi d'une vie souvenue
que de verre est ma vue
que suffit l'aumône de ce peu d'une vision de myope pour rejoindre le champ à crêtes de coq effarouchées dans l'air tremblé de midi
trop de
pour la lente des mots

tant saisi empoigné pris donné dit entendu
tant ramassé groseilles et myrtilles respiré de parfums tressé de lierres et de mots aux branches d'aubépines et à la nacre des monnaies du pape pour la bénédiction païenne du désir à la toison amoureuse des corps
tant feuilleté de livres regardé de regards contemplé de visages d'arbres de mers de ciels de galets d'écorces de pierrailles pour leur tranchant de silex aiguisé ou leur camée gravé au ruissellement des drailles et celle-là parce qu'elle était autre et pierre simplement
tant vécu dans l'accompli
que je fais et refais inventaire concurrent de la mort dans l'illusion de ramener à ma tanière troglodyte un trophée imputrescible, inventoriant ma collection de jours par acte notarié, soldant ce compte impossible dans une surenchère perdante
car pleine aux as la mort d'un infini de vies comparé aux trois fois rien de la mienne qui soustrait mon crédit à débit
tandis que se déduit ma vie de mes paroles
s'usant la laine au motif répété d'un kilim jusqu'au bois de la bobine

tant et tant
que battant des lèvres aux mots comme s'enfouissent à coup de coques affolées les palourdes sous le sable, je lance leurs palangres dans une songerie tractant le tout de mon histoire à son émerillon, curant le fond de fosse, comptant et recomptant à épuiser l'entier de la langue pour encore dire
tant de
et encore tant
que ne suffit pas même le mantra de tous les mots énumérés pour ce moins de la mort que plus rien n'additionne
tant et tant
que se clôt le bilan aussi mince qu'une page de missel avec sur sa tranche infime - comme au blanc du tableau terminal la ligne qui les résume toutes - l'alphabet d'une langue où ma vie s'est parlée
son ossement à vif
les boulons dévissés de sa mécanique dorsale
et le capot ouvert seulement à la rouille

alors tant harassée usée épuisée
de dénombrer démonter désosser et la vie et la langue
carcasses récurées de signes et de sens
- corps pillé plié d'années plus qu'années
bouchée bée bouche ouverte par la stupéfaction de la mort bouche bue corps cassé corps mourant
quand
les mâchoires tombent en ailes estropiées -
que
s'il fallait - tu témoigneras - j'ai eu corps joyeux vivant et beau
et tant de
que si j'allais
à force de
si j'allais ne plus me souvenir - tu témoigneras -

car la mort n'oublie pas
la mort sans devenir

et je remets à mort ce que je fus
(La mort n'est jamais comme)

FRAGMENT 8 - ALTÉRÉ

Dire le poème est altéré résume peut-être le vrac de ces notes et de ces brisures de poèmes sur un désir du poème – en entendre dans tous les sens- qui ne se dit que par lui.
Parce que le mot altéré renvoie à la soif et que le poème est habité d’une soif inextinguible et qu’il désaltère aussi de cette soif dans le retour du langage sur lui-même, du désir sur lui-même dans un mouvement à la fois aveugle et lucide, dionysiaque et apollinien, inconscient et conscient. Le poème altère et désaltère ou le désir s’altère et se désaltère au poème.
Parce que le mot altéré signifie aussi abîmé. Il ne manque rien à la vie. Le manque c’est la mort, mais cette mort est indissociable de la vie. Il y a lucidité de cela dans le poème – « la blessure la plus proche du soleil » comme la nomme Char- Cette blessure n’est pas un manque ni un défaut d’être, c’est l’être même, boitillant, oscillant funambule sur le fil de rasoir du temps. Altération, boitement comme limite au rêve de toute puissance, lâcher prise qui habite autant le poème que son désir de ressaisissement. Altération qui rejoindrait une éthique du désir loin de la possession et de la domination. Boitement qui a affaire à la vérité, celui d’Œdipe, celui de Jacob blessé à la hanche, celui de Vulcain, le forgeron. Le boitement consubstantiel à une vie marquée par la mort. Le boitement du poème qui coud et découd entre l’élan de la vie et la béance de la mort. Poème qui épelle, appelle, nomme, dénomme et dé-nomme.

j'ai écrit dans tes mains à livre ouvert
à présent repose ma parole
dans la terre
sous tes paupières

je fais dépôt des mains au glacé de la page
- livre vivant des mains à lèvres ouvertes où revivent lettres mortes-
et des paroles à voix dilapidées
plutôt que recueillies au tabernacle de leur dévotion

le livre-mains s'est refermé
dénoué une dernière fois dans l'écoute des paumes ouvertes sur ta poitrine.
comme vivantes encore attendant venue de la parole.
et le froid de tes doigts a saisi ma parole

devant moi le livre à fosse ouverte l'attend où la coucher
à présent que tes mains sont enfouies sous la terre
pour combien de temps encore mains sinon déjà défait de mains
je livre ma parole au délivré des paumes dans la mort
(La Mort n'est jamais comme)

Parce qu’altéré signifie enfin autre - « alter » en latin- et joue en résonnance avec l’altérité. Il y a de l’altérité dans le poème. De l’adresse à. Un poème est toujours adressé. À l’aimé ou l’aimée, à toi, à lui, à elle, à vous à nous. À n’importe qui parmi tous. Cette adresse implicite ou explicite du poème le signifie comme relation à l’Autre et renvoie de nouveau au désir, qui met en relation avec le monde, l’autre et nous-même quand sans autre, pas de soi.

Le désir ne dit pas un manque ni qu’il manque quelque chose à lui-même ou à la vie, il dit d’abord désirer la vie. Désirer ce qui nous est donné et à quoi il donne prix. Il est d’abord désir de vie, amour de la vie. C’est pourquoi se peut désirer, continuer de désirer ce que l’on a. Dans l’amour. Le désir ne dit pas je manque, il dit j’affirme une puissance d’exister, d’agir, de faire, affirmation d’être, relation au monde, agencement partie prenante dans la production-invention de ce dernier. Déjà dans sa forme la plus immédiate, génitale, il est capacité à engendrer de l’autre à défaut de s’éterniser. La capacité à donner la vie signe l’impossibilité de la garder. Et quand on se reproduit, on ne se reproduit pas, on produit de l’autre. La génération n’est pas le clonage, et même ce dernier ne substituerait qu’un apparent même, mais sans même histoire, irréparablement autre.
Le désir dit il y a de l’autre. De l’autre que moi. De l’autre de moi. De l’absolument autre.
L’autre n’est pas ma moitié perdue comme dans le mythe des Androgynes, des hommes boules, ni mon alter ego- quelle étrange idée de chercher un autre soi dans l’autre !-. Il ne dit ni moi ni l’autre comme manque, mais ouvre à la conscience de l’altérité. Aimer l’autre, c’est aimer en l’autre son irréductible altérité comme dirait Levinas. Et l’altérité c’est non seulement ce que je ne contiens pas, ce que je ne peux pas imaginer, ce que je ne peux pas posséder, mais aussi ce qui me fonde. C’est en cela que l’éros, le désir, l’amour diffère de la possession et du pouvoir. Et c’est ce désir marqué par l’altérité que dit le poème.
(…) il y a de l’inquiet dans le poème
du non quiet qui enfin s’inquiète
de ce qui se dit
de l’indéfini qui cesse enfin de clore
le monde aux bruits d’une bouche
et puis de l’altérité non réduite enfin de l’autre
non assigné à soi (…)
(Il y a des choses que non)

Il n’y a désir, pour moi, que dans l’accès à l’altérité. De Tristan et Yseult à la chansonnette en passant par le poème d’amour, dans le sans fin de ses métamorphoses, la langue ne cesse de dire l’éblouissement de l’amour réciproque, la plainte de l’amour perdu, la vide sidéral du non amour. Ce n’est pas le désir qui est manque, c’est son absence ou son errance dans les avatars de lui-même égaré dans l’avoir. Le poème est altéré. Traversé de désir, émanation du désir, dont il égrène toutes les figures. Aussi bien sa jubilation dans la célébration, que son absence dans la perte. Aussi bien la puissance de vivre que la nuit mutique de la mort. Il est du côté de l’expérience de l’être. Du désir d’être, en vous laissant méditer si c’est signe que l’être manque à l’être ou si le désir désigne l’être dans son mouvement, dont le poème signe la présence.


Il est temps de couper court, d’interrompre ce bric à brac de paroles sur un fragment 8, qui renversé désigne l’infini, parce que toute parole est toujours, comme nos vies, dans l’inachevé et qu’aucune parole ne clôt la parole. C’est cela, pour moi, le Désir, cette ouverture inépuisable de la vie, du désir sur le désir qui ne se clôt même pas dans un désir du désir, mais relance le jeu du langage et du désir jusqu’au sans langue de la mort. C’est cela le poème, cette ouverture inépuisable de la parole.

Le temps sur le cœur épuisant sa durée. Il siffle un venin de vipère. Le savoir simplement lové dans sa spirale auquel on s'habitue. Avant que ne se brise l'échine sur le ciment d'un caveau, gloire à d'où je viens et vers quoi jamais ne retournerai. À ces demeures provisoires dénuées de deuil. À la clémence d'un hasard dont rien ne sera mien. Pas même la tristesse. Mais avant ces débris "À la vie !". (La mort n'est jamais comme)





Dimanche 16 Février 2020
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