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09/02/2011



ARTICLES ET CONFERENCES

RENÉ CHAR, POÉSIE ET RÉSISTANCE

contribution à l’Hommage à René Char, Fondation Saint-John Perse, le 23 novembre 2019, en présence de Marie-Claude Char, Olivier Belin. Lecture des textes de René Char : Frédérique Wolf-Michaux, comédienne.



POÉSIE ET RÉSISTANCE
Claude Ber
Fondation Saint-John Perse
Hommage à René Char 23 novembre 2019


La relation entre poésie et résistance est liée à mon histoire, à mon expérience du poème comme à la rencontre précoce de l’œuvre de René Char. C’est de cette dernière que j’ai été invitée à témoigner. Comme d’autres auraient pu le faire tant le nombre de poètes est conséquent, dont le parcours a été marqué par son écriture, immédiatement identifiable, mais qui a engendré un héritage protéiforme, fécondant des territoires distincts et singuliers, chacun et chacune puisant à sa manière dans une œuvre, qui ne représente pas un courant poétique, mais aura incarné et incarne toujours pour beaucoup la poésie, que le terme de résistance caractérise pour moi de façon significative.

Le mot renvoie d’abord, à un engagement historique et à mon histoire. Mon père fut commandant de compagnie FFI dans une région limitrophe de celle du Capitaine Alexandre. C’est au moment, où il s’éteignait, j’avais 18 ans, que j’ai découvert l’œuvre de René Char. De là la dédicace du poème « Le livre, la table, la lampe », extrait du recueil récemment paru chez Bruno Doucey, Il y a des choses que non, aux deux René, le poète René Char et mon père René Issaurat baptisés d’un même prénom signé de renaissance dans une filiation, où tous deux se sont joints au moment où mon propre engagement dans le poème se nouait.
Les mots de l’un faisaient écho à ceux de l’autre. Dans l’affirmation de valeurs communes et d’une insurrection essentielle quand « celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » (Fureur et Mystère). Cette insurrection de l’être contre toute domination, est à la racine du poème. Ce dernier est mouvement et subversion contre tout ce qui fige la parole et clôture le sens.
Cette affirmation du poème comme lieu d’une liberté essentielle déclinée dans tous les ordres, du politique et de l’éthique au questionnement de l’être, et qui ponctue l’œuvre de René Char, fut pour moi déterminante. Elle correspondait au récit d’insoumission de mon histoire familiale, que je retrouvais dans René Char, au moment où le père, dépositaire et porteur de cette parole, s’éteignait. La parole du poète la relayait jusque dans le détail de la stigmatisation de ces « coqs du néant, qui timbreront aux oreilles la libération venue » ou de signes tangibles quand les noms de Résistants égrenés par le poème « Marius Bardoin l’imprimeur de Forcalquier, Figuière, Passereau, Joseph Fontaine d’une rectitude et d’une teneur de sillon, François Cuzin, le docteur Jean Roux, Gabriel Besson, Roger Chaudron à Oraison … » - rejoignaient ceux des FFI des Alpes Maritimes consignés sur des fiches cartonnées.
Au delà des circonstances individuelles, le poème de René Char liait la subjectivité du poème au collectif, dépassant l’individu en produisant du commun dans cette vocation du poème à impersonaliser celui qui l’écrit - « le dessein de la poésie étant de nous rendre souverain en nous impersonalisant, nous touchons, grâce au poème, à la plénitude de ce qui n’était qu’esquissé ou déformé par les vantardises de l’individu » (La Parole en archipel).
L’acte poétique n’est pas individuel, il est singulier. C’est cette singularité aux antipodes de l’individualisme comme de l’identitaire, qui le lie au commun et à un « en avant » constant. Résistance, n’est pas rigidité ou arc-boutement, mais élan. « Résistance n’est qu’espérance » (Feuillets d’Hypnos) « En aval sont les sources » (Les Matinaux). « Aujourd’hui est un fauve, demain verra son bond » (Le Nu perdu).
Le geste poétique est rassemblement de l’épars et du multiple de la vie qui n’en gomme pas l’hétérogénéité. « L’avion déboule. Les pilotes invisibles se délestent de leur jardin nocturne puis pressent un feu bref sous l’aisselle de l’appareil pour avertir que c’est fini. Il ne reste plus qu’à rassembler le trésor éparpillé. De même le poète… » (Feuillets d’Hypnos). Si j’écris « c’est ce de même qui m’a menée au poème », c’est parce qu’il ouvre une dimension qui dépasse l’inscription du poème dans l’Histoire, à laquelle il se perdrait à ce réduire,
La résistance du poème déborde les événements historiques pour dessiner une posture fondamentale. Proprement poétique. Une résistance dans la langue et par la langue : « poème offensant » « nuage de résistance » (Le marteau sans maître) -. Résistance à une transparence du sens, telle que la suppose fallacieusement une communication qui le réduit à l’indigence. Lisant René Char au chevet du père mourant, je rencontrais un langage non réductible au discours.
Plus tard, dans mon travail, je nommerai cela la feuillature du poème, de ce mot artisan qui désigne le couche sur couche d’une plaque de verre ou de métal, langage millefeuilles, où se concentrent plusieurs couches de sens et tous nos sens convergeant et divergeant à la fois dans une saisie du monde et de nous-mêmes, qui, pour la première fois, me semblait rendre compte de sa densité, de sa multiplicité et des nôtres. Parole en archipel, qui s’impose à la fois dans l’évidence, la complexité et la surprise de la langue, où l’hétérogénéité irréductible du réel est saisie par le poème pulvérisé, conjuguant, restituant d’un même mouvement l’explosion et le rassemblement.
C’est ce geste de rassemblement dans des images et des formules à la fois lumineuses et obscures – et obscures parce que lumineuses, de cet obscur que découvre la lumière reçue de face- qui a, pour moi, décidé du poème et de ce qu’il était. Fureur et mystère, mouvement et cristallisation de ce dernier, traduction exemplaire de l’intrication des contraires et de la dualité de la vie dans un oxymore poétique, qui n’est pas figure de style, mais expérience par et dans le langage d’une pulsation vitale contradictoire.
Le poème de René Char incarnait cela, qui, au delà d’une programmatique poétique, était pour moi en prise avec l’essence de la vie. Et le demeure. Dans ma propre manière. Qui n’est évidemment pas imitation ni même ressemblance tant l’exploration de notre propre voix peut nous conduire loin de celles qui nous ont éveillés, legs, non pas qui enchaîne ou assigne à la répétition, mais qui ouvre et lance vers soi-même.
J’ai fait, là, expérience fondatrice de la liaison du poème avec la pensée – « pensée chantée » écrit René Char. Il m’a découvert de manière décisive et fulgurante que le poème pense et nous pense. Qu’il nous plonge dans ce que Kierkegaard, à propos de la poésie, nomme « l’atmosphère de la pensée » et qui n’est pas un ersatz de la pensée, mais un mode d’être au monde et de la pensée.
C’est cela aussi que je nomme « résistance » du poème, résistance à l’idée – on n’écrit pas avec des idées- au profit de l’ensemencement de la pensée, résistance à la réduction à son anecdote, à son contenu comme à ses jeux de langage. Cette sensation de poésie, ce sentiment intérieur de clarté et de vertige, de reconnaissance et de surprise, de suspens et de respiration, d’évidence et de résistance furent une première perception de la poésie comme tout entière sous-tendue par la nécessité et proposant une expérience située aux deux embouts antithétiques d’un côté des sens et du corps dans leur intensité et, de l’autre, de la pointe de la pensée dans ses ramifications les plus subtiles.
Cet arc complet, qui réunit de l’archaïque, du primitif, de l’organique aux méandres complexe des langages, ce pont qui rassemble l’entier de nous-même dans une Recherche de la base et du sommet est pour moi au cœur du poème. Ce dernier ne se réduit ni à des manières ni à l’illustration d’une esthétique, mais conduit à une interrogation risquée du monde et de nous-mêmes par et dans la langue, se débattant dans notre « empêtrement », dans nos énigmes et dans le mystère de nos destinées et d’une humanité paradoxale, m’y plongeant et m’en extrayant d’un même mouvement.
C’est à ce point nodal que rayonne le poème de René Char, qui se perd inévitablement à tenter de se décrire en d’autres termes que celui du poème, car cela seulement le poème le dit dans une tautologie, qui n’est pas défaite de l’esprit, mais conviction et expérience que le poème dit ce qui ne se dit qu’en poésie.
De cela la poésie de René Char fut porteuse, que je nomme résistance, désignant enfin par ce terme une écriture substantielle, comme on dit, familièrement, un plat de résistance. Ecriture consistante, nourricière, qui m’a nourrie comme elle en a nourri et continue d’en nourrir beaucoup d’autres.
Pour le sentir, il faut l’éprouver au double sens du terme, en faire l’expérience et la mettre à l’épreuve. Et elle résiste à cette dernière, échappant à l’usure comme aux traces inévitables de sa propre inscription dans l’historicité de la poésie. Elle dure dans une durée qui fait de Char un de ces « grands astreignants » comme il les nommait lui-même, dont la lecture et le compagnonnage déploient de nouvelles potentialités à chaque lecture.
C’est sur cette capacité du poème de Char à produire de la signifiance au delà des significations et des lectures renouvelées, que je terminerai ; elle témoigne d’un pouvoir poétique, qui dépasse ses propres finalités pour entrer dans une culture, une histoire humaine à la fois collective et personnelle, qui s’en empare, s’y reflète, s’y questionne, s’y interprète. S’y invente quand « À chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d’avenir » (Fureur et mystère) et quand notre humanité même est moins une donnée qu’une espérance à inventer.



Mardi 10 Décembre 2019
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