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09/02/2011



ARTICLES ET CONFERENCES

LANGUE, ÉCRITURE, IDENTITÉ



ECRIRE: UNE INTERROGATION DE L'IDENTITE DANS ET PAR LA LANGUE ?
Claude Ber

Langue et identité
Université degli Studi de Milan et Université de Bergame
24, 25, 26 novembre 2014


Langue, écriture, identité, un nœud complexe

Langue, écriture, identité, la relation pourrait paraître évidente.
La langue est un facteur déterminant d’une identité collective, garantissant la cohésion sociale d’une communauté, dont elle constitue d’autant plus le ciment qu’elle s’expose. C’est à travers elle que se transmet l’héritage culturel. Elle dessine à la fois un territoire géographique et une continuité historique.
Outil d’élaboration de la symbolique collective, elle joue un rôle analogue dans la construction de l’individu, véhiculant des représentations, des modes de pensée, des façons de sentir indissociables de cette langue dite maternelle, dont l’image de Rabelais faisant naître Gargantua de l’oreille de sa mère rappelle qu’elle nous met au monde.
Et cette même langue est à la fois le matériau et l’outil de l’écriture qui prend forme en elle et par elle.
Mais tout se complexifie rapidement de tous côtés.

Du côté de la langue déjà.
Une même langue peut véhiculer des cultures distinctes, tels le portugais ou l’espagnol en Europe et en Amérique latine. En outre aucune culture n’est ni uniforme ni stable. Toutes sont composites et dynamiques. Ce terme de culture, que l’on assimile souvent et indument au seul patrimoine, désigne aussi la culture vivante, la création littéraire et artistique en train de se faire, de réinterpréter, de transformer cet héritage et de défricher de nouveaux territoires.
Il faudrait, en outre, comme le soulignerait un linguiste, parler plutôt de « discours » que de langue ; ce n’est pas la langue en elle-même, mais ses usages, ses actualisations dans des discours qui véhiculent une culture distincte pour un français, un belge ou un québécois. Chaque langue, est traversée de multiples usages d’une même langue voire d’autres langues, vernaculaires, locales, étrangères dans une multiplicité de « parlures », que l’écriture travaille sur son mode spécifique, l’écrit, dans un ensemble nommé littérature.
Cet ensemble circonscrit par une langue et qui va faire parler de littérature française, italienne ou chinoise, est rien moins qu’uniforme et il est surtout poreux. Les langues se traduisent, les ouvrages circulent entre les langues tissant ces réseaux d’influences réciproques, qui ont toujours marqué l’histoire de l’art et de la littérature et dont la mondialisation a encore amplifié et accéléré le flux. C’est en écho et/ou écart d’écritures passées et présentes, dans sa langue et dans d’autres langues, où résonnent de multiples voix, que travaille l’écriture.
Rien là, ni les langues ni les cultures, n’est uniforme ni étanche ni immobile. Les langues se distinguent, mais communiquent, les littératures s’empruntent et s’influencent. Des écrivains changent de langue. D’autres voyagent dans l’entre de deux ou plusieurs langues. L’écriture va, en plus, inscrire la singularité de chacun dans la langue.

L’affaire se complique encore avec la notion d’identité.
Si les rapports langue/écriture et langue/identité sont moins transparents qu’il ne semblerait au prime abord, celui de l’écriture et de l’identité l’est moins encore. Tout dépend. Tout dépend des contextes, des époques, des écrivains. Tout dépend de la manière dont chaque écrivain conçoit et expérimente l’écriture comme de ce qu’on entend par identité et de la représentation qu’on s’en fait. Car de quoi parle-t-on exactement quand on convoque ce mot omniprésent dans le discours contemporain et dont l’omniprésence n’est pas non plus sans poser question ?
Le terme d’identité charrie des sous-textes socio-politiques différents voire antagonistes.
Angoisse face au changement d’échelle de la mondialisation, il traduit, là, un besoin de repère, voire un repli sur une « identité » nationale, religieuse ou communautaire, qui n’est pas, parfois, sans entraîner des postures intolérantes fondant l’identité des uns sur l’exclusion des autres. Ailleurs, il est brandi par des minorités, minorités linguistiques, dont la première exigence est de parler leur langue et de l’apprendre à l’école, minorités culturelles, sexuelles qui expriment sous cette même bannière de l’identité une revendication de dignité et de reconnaissance.
Ici, on parle « d’identité culturelle » au singulier comme d’une donnée objective alors qu’il s’agit d’une construction et que toute culture est, il faut le redire, composite, évolutive, traversée de tensions contradictoires. Là, c’est l’identité personnelle que l’on met en avant, avec, encore des représentations distinctes. Certaines fixistes, rigides, qu’Amin Maalouf nomme « les identités meurtrières » et, en opposition à cette «conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance», d’autres représentations de l’identité individuelle la soulignent, à l’inverse, plurielle, dynamique, se modifiant au contact d’autrui et s’élaborant au croisement de fictions multiples, sociales, familiales, individuelles… Fictions car c’est dans et par le langage que s’élabore le récit identitaire aussi bien individuel que collectif interprétant multiplement et parfois contradictoirement une réalité protéiforme jamais transparente et seulement accessible à travers des « discours » et des représentations, qui ne sont pas unanimes.
Le terme d’identité est non seulement polysémique, mais il fonctionne aussi en contexte, notamment dans le binôme identité/différence au sein du débat universalisme/différentialisme qui puise lui-même ses sources dans l’opposition entre « esprit des Lumières » et « Volkgeist ». L’identité n’est pas l’identitaire, mais les frontières sont mouvantes, subjectives, liées à des points de vue politiques et personnels. Son hégémonie surtout pose question quand, adjectivé, il absorbe la singularité sous l’expression « identité personnelle », les multiples appartenances culturelles qui nous constituent, voire l’altérité sous celle « d’identité culturelle », la citoyenneté et la nationalité dans « l’identité nationale » et l’humanité dans « l’identité humaine ».
Ces substitutions ne sont pas insignifiantes.
Celle « d’identité individuelle » à singularité ou à individualité, par exemple, fait oublier qu’identité et différence sont des constructions historiques, politiques et sociales à partir de singularités.
Si certaines singularités n’ont donné lieu à aucune élaboration de différence –la longueur des pieds, la forme des dents… – d’autres ont été prétexte à discours de la différence et de l’identité. Singularités réelles ou fantasmatiques du corps (couleur de peau, sexe féminin, nez censément crochu des juifs…), qui produisent un discours de la différence raciale jusqu’au racisme, de la différence sexuelle jusqu’au sexisme. Singularités de langages ou de mœurs qui tracent la démarcation entre barbares, sauvages et civilisés, entre normal et anormal quand la singularité devient signe de reconnaissance d’un « entre soi » et de stigmatisation de l’autre.
Cette construction des multiples déclinaisons singulières de notre espèce commune en différence et identité instaure et légitime pouvoirs et dominations quand s’érige, d’un côté, un « patron » de l’espèce au double sens du terme (modèle et dominant) dont l’identité se définit par rapport au différent, lequel à son tour se définit comme inférieur par rapport à lui.
La controverse que soulève l’expression « d’identité nationale », pour prendre un autre exemple, est de même significative d’une occultation par le terme illusoirement unificateur d’identité des notions clairement politiques de citoyenneté et de nationalité. Citoyenneté et nationalité renvoient explicitement à des valeurs, un régime politique, une constitution, des droits et des devoirs. Dans l’expression « identité nationale » se mêlent culture, citoyenneté, nationalité, représentations dans une confusion englobante. Pétain et De Gaulle parlaient la même langue, partageaient une même histoire collective, une culture française commune et jusqu’à une identique tradition militaire, mais ils n’avaient pas du tout la même « idée de la France », pour reprendre la célèbre expression du second. L’écart peut être grand entre des représentations nationales, des convictions politiques et les valeurs qu’elles impliquent – travail famille patrie n’est pas liberté, égalité fraternité -, où le terme d’identité introduit, là encore, une confusion qui masque la nature politique de la question.
Dans un discours resté célèbre, un député alsacien de la fin du XIXème siècle, refusait au nom du « Volkgeist », de sa langue cousine de la germanique et de ses coutumes, d’être annexé à ses voisins de l’empire allemand et séparé de ses concitoyens méditerranéens, pourtant censément culturellement plus éloignés, parce que la citoyenneté était pour lui liée à un choix, au vote, au suffrage et non à des critères culturels et identitaires.
Tout débaroulerait vite, ici, de notre actualité et de nos débats politiques. Il n’est pas le lieu de les aborder, mais simplement de souligner que le leit-motiv de l’identité n’est pas neutre. Son expansion traduit quelque chose de l’état social et politique.
On peut voir dans cette récurrence du terme d’identité le signe d’un besoin de repères face aux bouleversements de la mondialisation, qui s’accompagne de modifications d’espaces politiques comme d’un néo-libéralisme financier planétaire avec la précarité économique croissante qui en découle. Elle peut apparaître à la fois comme signe de cette expansion mondiale du néo-libéralisme et comme discours idéologique de ce dernier, participant de son processus de segmentation et palliant un vide de discours politique alternatif depuis le naufrage de la critique marxiste discréditée par les dictatures communistes.
Dans son tout récent livre, – Postcolonial Theory and the specter of Capital –, le sociologue américain Vivek Chibber, professeur à l’université de New York, analyse, par exemple, les errements d’un différentialisme identitaire qui en devient aveugle à la globalité des mécanismes économiques notamment et laisse libre champ au néolibéralisme mondial, conscient lui de l’universalité de ses mécanismes, et porte en germe la dissolution de la conscience de l’interdépendance de notre humanité commune.
Mon propos, on le voit, se fait politique, et, en tant que tel il prête à débat, mais il a le mérite de l’être explicitement et de souligner ce qu’a d’inévitablement politique la notion d’identité. On peut faire analyses diverses de cette hégémonie quasi incantatoire d’un terme, mais au moins échappe-t-on à sa confusion essentialiste pour en situer clairement les enjeux dans le champ politique, quand un Dominique de Villepin, par exemple, écrit dans le Monde Diplomatique de décembre 2014 que « le bouleversement du monde exacerbe les enjeux d’identité » et que « dans le destin des nations comme dans celui des individus, la question de savoir qui on est n’est jamais plus angoissante que lorsqu’on ne sait plus quoi faire ».

« La langue dit tout », écrivait Freud, et c’est ce tout avec lequel l’écriture travaille à la fois consciemment et inconsciemment, s’interrogeant, comme, le disait justement Mandelstam sur « ce que parler veut dire ».
Explicitement engagée ou non, l’écriture a affaire au politique, entretenant avec lui, comme l’a bien montré Hanna Arendt, des rapports à la fois d’interdépendance et de tension.
Sans fonction liée à des nécessités vitales, ne se définissant par aucune visée extérieure à lui, mais par celle d’exister et n’ayant d’autre moteur que le désir, le poétique, au sens large du terme, échappe aux circuits de fonctionnalité qui caractérisent le pouvoir. En tant que production non soumise à l’utilitaire, à la rentabilité, y compris par son usage de la langue – « non ustensilitaire » disait Artaud -, il est politique. La parole d’Hikmet « je pense qu’il n’existe pas au monde de poètes qui consciemment ou inconsciemment n’aient pris dans leur poésie une position ou une autre par rapport à la société » n’a pas de mal à se vérifier quand, d’une manière ou d’une autre, l’écriture dé/range l’ordre du monde et des discours –indissociables car le langage range, interprète, rend lisible le désordre du monde en l’organisant en discours.
Et ce propos sous-entend, à son tour, une représentation de l’écriture qui, pour reprendre les catégories de Dominique Viard, est davantage du côté de ce qu’il nomme la littérature « déconcertante » qui, se pense comme activité critique, interroge et s’interroge notamment dans et par sa forme, écrivant « là où il n’y a pas de mots ou pas encore » que de celle qu’il nomme la « concertante », attentive à l’humeur de l’époque, soucieuse de rentabilité mercantile et de « scandale calibré », qui « traduit l’état social, mais ne le pense pas ».
Il faut, on le voit, préciser de tous côtés de quoi on parle. Y compris lorsqu’on convoque l’écriture.

Car l’écriture à son tour déplace la question.
L’écriture ne nait pas dans l’indifférencié, elle est plongée dans une époque, dans des discours qu’elle contribue à élucider à sa manière spécifique quand, comme le notait Wittgenstein, « tout œuvre (poétique) est une entreprise d’élucidation ».
Alors oui l’écriture est traversée par cette question de l’identité, qu’elle travaille à sa manière et de façon différente selon les contextes et les écrivains, mais à travers le sensible et l’imaginaire, qui lui sont propres et ne sont pas réductibles une catégorie politique ni saisissables par elle.
Dans ce paradoxe d’un objet qui ne tient pas sa réalité de lui-même, mais de la reconnaissance d’autrui, l’écriture naît à un carrefour où se croisent la singularité individuelle, l’appartenance à une ou des époque, une ou des cultures, une histoire ou des histoires collectives incluant celle des formes et une humanité commune présente à cet horizon indéfini de l’adresse qui interroge autant qu’elle quête cette humanité en devenir et en exigence qu’Anthelme nomme « l’espèce humaine ».
Elle est d’abord « altérée » dans tous les sens du terme.
Habitée par une soif et tendue vers l’autre - pensons à Celan définissant la poésie comme une « poignée de main » - travaillée par de l’autre, y compris l’autre de soi du rimbaldien « je est un autre » quand le sujet de l’écriture ne se confond pas avec le « je » psychologique et social. Il se construit par et dans l’écriture dans une réciprocité où comme l’écrivait Claude Simon « l’écriture travaille celui qui la travaille ».
Le « je » de l’écriture est un « je » qui dit « tu ». Plongé dans l’altérité, il s’adresse à l’altérité.
L’écriture est relation. Relation au monde, aux autres, à soi. Réseau complexe de relation, qui s’écrit dans et de cette relation et la tisse écrivant jusqu’à cette réception, qui est aussi altération – au sens de processus d’altérité- quand, au final, l’ouvrage échappe à l’auteur, davantage œuvre ouverte, productrice de sens ou de signifiance que réceptacle de significations.
Ce que l’écriture travaille avant tout et fondamentalement d’identité au sens expansif et même abusif du terme est d’abord la sienne propre. La question de l’écriture est de « trouver une langue » qui réussisse ce paradoxe d’être à la fois singulière et commune. De dire d’une « manière à soi » et partageable ce qui est commun à tous et que chacun vit singulièrement. Cette expérience du monde, d’être au monde, que nous partageons et dont l’écriture exprime la singularité plurielle.
On écrit à partir de sensations, d’émotions, d’expériences, d’idées, de conceptions et de perceptions du monde, mais fondamentalement avec des mots. Une écriture existe par sa langue, sa forme, sa « musique » pour l’exprimer comme Proust, son style comme disaient les classiques.
Le mot bien connu de Buffon « le style c’est l’homme même » offre une double interprétation intéressante. En contexte, le mot « homme » renvoie à l’humain au sens classique, mais on peut l’entendre aussi comme désignant la singularité de l’écrivain dans une ambiguïté de la formule qui soulignerait alors le paradoxe de l’écriture qui à la fois exprime et anonyme une singularité, rendant le plus singulier susceptible de toucher sinon tout le monde du moins n’importe qui.
Le « style » (cette expression du sujet dans la langue) est à la fois le propre de l’homme au sens de ce qui est propre à tout humain et ce qui appartient en même temps en propre à chacun.
Ecrire opère d’un même mouvement l’émergence du sujet en tant que lui-même dans la langue et son effacement. Comme si écrire conduisait la singularité à s’anonymer en s’accomplissant ou à s’accomplir en s’anonymant. Ecrire, c’est d’abord se dépouiller. Se débarrasser. Se décaper y compris du lieu commun qu’il faudrait écrire en un seul mot pour trouver un lieu commun ou peut-être ce commun sans lieu, qui est le seuil entre le singulier et le commun.

C’est, pour moi, la triade singularité, altérité et humanité commune que l’écriture convoque, passant à mon sens, en deça ou au delà de la question de l’identité, même si elle peut la travailler en tant que matériau et si elle est travaillée par elle.
C’est ce qu’écrit, par exemple, d’une toute autre manière et dans le contexte d’une autre culture l’écrivain égyp¬tien Taha Hussein : « L’art est personnel et ne reçoit d’influence que du créateur qui le façonne à sa forme et à son propre naturel. Il est vrai qu’il ne pourrait venir au jour s’il ne tenait son existence même de cette valeur indéfinissable qui le met en continuité avec tous les hommes et lui rend proche leurs âmes. Voyez cette statue égyptienne, véritable¬ment nationale, et qui procède d’un naturel, d’un goût égyptien. Elle n’émergerait pas à la lumière du soleil faute d’arracher l’admiration de tous les gens de culture et de toucher toutes les âme. Et cet air de musique allemande ou française, de Wagner expri¬mant l’Allemagne ou de Berlioz exprimant la France, ne pourrait être à défaut de faire battre le cœur de tous les hommes et de toucher le goût de tous. La culture n’est donc ni purement nationale ni purement universelle. Elle est nationale-universelle tout ensemble et tout aussi bien individuelle. Car comment effacer Beethoven de sa musique ou Racine de sa poésie ? »
Trois termes se joignent ici aussi, et leurs variations par rapport aux miens, s’éclairent contextuellement. Car on aurait beau jeu, il est vrai, d’opposer à mon propos, la diversité des contextes historiques et culturels, des parcours collectifs et personnels, où la question de l’identité se pose de manière différente.
Elle semble, par exemple, inévitable si on se tourne du côté des écritures de la négritude, de la créolité, des écritures post coloniales, de l’écriture des femmes ou de celle dite des minorités sexuelles. Sont-elles pour autant vraiment des écritures de l’identité ?


L’écriture de l’identité comme riposte à la stigmatisation identitaire

Evoquant ces écritures de Césaire et Senghor à Glissant en passant par Kateb Yacine, qui, à propos du français parle de « butin de guerre » et bien d’autres encore, elles apparaissent d’abord comme un processus d’arrachement à une assignation identitaire mortifère.
L’affirmation et la quête d’identité s’élèvent contre une assignation identitaire blessante, outrageante et se réapproprient une humanité déniée. C’est le rejet dans l’infériorité par rapport à un modèle dominant qui enclenche un processus de révolte et d’affirmation identitaire inverse, jouant un rôle de contre-stigmatisation.
C’est d’abord une déconstruction de l’assignation identitaire que l’écriture opère. Son premier travail est d’arrachement à une assignation, au discours dominant de l’humiliation, d’émergence d’un sujet bâillonné à un sujet de parole. Ce sujet de parole travaille dans et avec la langue, inversant l’insulte en étendard de révolte comme le mot « nègre » dans la « négritude » ou celui de « queer ». Il s’agit d’abord, et je cite Glissant, de «s’éjecter du regard de l’Autre», « d’échapper à l’oeil du maître».
Il y a bien construction du socle d’une identité à la fois individuelle et collective non aliénée, non humiliée mais entre-t-on pour autant dans une écriture de l’identité ? Si la contre-affirmation identitaire apparaît comme un premier temps de l’émergence de ces écritures, plus elles travaillent avec l’imaginaire et le sensible les catégories politiques identité/différence, pluralité des cultures/universalité, plus elles en dépassent le faux débat. Que l’on pense à ce mot de « Diversalité » forgé par Edouard Glissant à travers lequel il exprime une appréhension du monde en tant qu’échange «Tout-Monde», total mais non totalitaire, de toutes les identités-monde désormais mêlées.
L’écriture travaille bien cette question de l’identité, mais pour l’interroger, en déconstruire les assignations, cherchant et s’inventant une langue y compris dans la langue originellement stigmatisatrice en la métissant. C’est l’écriture, qui sort d’un coup, par la création langagière des pièges et des impasses du discours en créant le terme de « diversalité ». Jeu de mot, mot valise, greffe de mots surtout, mot métis de deux mots, qui joint le divers et l’universel et fait basculer les représentations, met du jeu (du libre) et du je (du sujet de parole) dans les rouages du discours bloqué.
Là est le pouvoir propre à l’écriture, qui soudainement fait voir ce que masque le discours d’époque quand, comme l’écrivait, Zukofsky « Toute la poésie, c’est cela. Soudain, on voit quelque chose.» A ce mot de Glissant, qui exprime « sa langue » sa manière singulière comme une situation propre à son histoire, à le lire, non seulement nul n’est exclu, mais s’y dessine bien l’horizon de cette humanité, de ce commun, où nous différons singulièrement et pluriellement, mais nous rejoignons. L’écriture n’est pas, là non plus, fermeture du sujet, mais ouverture « altéritaire » pour reprendre encore un des mots de Glissant et non « identitaire ».

Il faudrait évidemment approfondir, nuancer une étude de ces écritures que je ne peux ici conduire, évoquant seulement une anecdote, dont je fus témoin et qui met en scène Senghor. Interrogé par un journaliste sur une supposée contradiction entre la « négritude » et son écriture en français comme ses références à la culture française, il répondit avec humour:
- Permettez à l’agrégé de grammaire que je fus, de rappeler la différence en français entre les suffixes « ude » et « ité ». Le premier renvoie à une incarnation, une expérience sensible, le second à l’abstraction. Je n’ai aucune difficulté à conjuguer ma « négritude », mon incarnation dans un corps et une histoire « nègres » avec ma « francité » issue de mon parcours personnel.
Ce jeu de langue à nouveau, c’est là l’important, sur les suffixes « ude » et « ité » disait mieux qu’un long discours la flexibilité et la richesse de l’identité – et je dirais plus volontiers de la singularité -, qui s’enrichit d’autrui soit à travers les méandres d’une histoire soit par le choix de l’écrivain, qui peut le porter vers des formes, des cultures, des civilisations éloignées de son origine et le mâtiner d’arabité ou d’asianité tel un Lawrence d’Arabie, une Isabelle Eberhardt, un Ségalen et bien d’autres.
Il faudrait, je le redis, pousser bien plus avant l’analyse, suivre l’évolution des écritures d’affirmation de la « négritude » au métissage des écritures de la « créolité », convoquer d’autres littératures, explorer la singularité des écrivains, il faudrait outrepasser largement le cadre de cette contribution, je ne considèrerai donc qu’un second exemple, celui de l’écriture des femmes, dans lequel j’ai été impliquée et qui me paraît, lui aussi, révélateur du caractère politique de la notion d’identité comme de l’ambivalence de son rapport à l’écriture.


Entre affirmation et assignation, l’écriture aux prises avec l’identité

A une époque où la question de l’écriture des femmes et même de l’identité féminine occupait les esprits, je me suis engagée politiquement sans hésitation pour une égalité de droit et de fait, un combat contre les stéréotypes, mais j’ai, parallèlement, immédiatement ressenti les notions d’identité et d’écriture féminines comme implicitement essentialistes et limitatives pour l’écriture.
L’histoire de cette « écriture des femmes » me paraît, en effet, significative de l’ambivalence du rapport entre écriture et identité. Sans reprendre ici une « her/story » revendiquant sa place dans une « his/story » qui l’en a généralement exclue, les représentations vouant les femmes au trois K (Kinder, Küche, Kirche, les enfants, la cuisine, l’église), pour le dire davantage sous forme de slogan que d’analyse, l’opposition entre la création apanage des uns et la procréation apanage des unes, ont conduit l’écriture des femmes à se libérer du carcan des représentations et à vouloir s’affirmer en tant que telle.
Certaines chercheuses ont pu même dire que, dans l’écriture, les femmes ont d’abord revendiqué d’être (comme) des hommes puis le droit d’être des femmes, ce qui mérite d’être nuancé car il me semble qu’elles ont d’abord revendiqué non d’être des mâles, mais des êtres humains à part entière - et il est encore des lieux où elles ne le sont toujours pas - puis se sont affirmées en tant que femmes. Pour ma part, il m’a semblé d’emblée et me semble toujours nécessaire de se référer d’abord et essentiellement à l’écriture, au littéraire.
Au cours des XXème et XXIème siècles, apparaissent d’ailleurs deux postures distinctes. Les unes revendiquent non seulement une spécificité féminine y compris dans un infléchissement de la langue comme en français à travers la féminisation de l’accord, mais une invention de ce féminin par et dans l’écriture telle qu’a pu l’entreprendre une Hélène Cixous. D’autres, au contraire, prônent, comme Virginia Woolf, la nécessité pour les femmes de parcourir l’entier territoire de l’écriture. Même une Monique Wittig, dont l’engagement militant est affiché, écrit « « Il n’y a pas de littérature féminine pour moi, ça n’existe pas. En littérature, je ne sépare pas les femmes des hommes. On est écrivain, ou pas. » Et une Clarice Lispector refusa toujours l’utilisation du féminin d’écrivain présent en portugais, assurant « appartenir aux deux sexes ».
J’aurais pu être tentée de reprendre cette formule, me souvenant de la phrase de Michelet « tout créateur a les deux sexes de l’esprit » avec ses connotations archétypales conjuguant en chacun et chacune les anima et animus et autres yin/yang si je ne craignais la tendance à ne les comprendre qu’en opposition binaire conférant au « masculin » et au « féminin » toujours les mêmes attributs conventionnels plutôt que comme le continuum d’un nuancier individuel plus subtil et plus mouvant. Ce nuancier, soucieux des singularités, éviterait de réduire l’humanité à deux sexes antithétiques, dépliant des variations singulières non réductibles à des catégories schématiques et étanches structurées en oppositions binaires.
Car toute catégorie, et les catégories identitaires comme les autres, à la fois se réfère à d’autres et induit implicitement des spécificités. Mise en avant dans une intention politique de visibilité, d’affirmation, la catégorie « écriture féminine » a eu et a encore, selon les contextes, le mérite d’accroître ces dernières, mais, en même temps, elle inféode le poétique au politique, le définit davantage par rapport à des référents extérieurs à lui que par rapport à lui-même et induit implicitement des attentes porteuses d’un risque de limitation.
Que l’écriture des femmes introduise des thématiques, expose des non-dits, renouvelle des motifs, subvertisse la langue, expose une puissance créatrice longtemps brimée peut légitimement amener à la considérer en tant que telle, mais cela n’induit pas nécessairement une spécificité de l’écriture elle-même ni de la posture de l’écrivain. Car, au-delà de cette histoire, de cette condition qui la marque, du déplacement des représentations et de l’enrichissement du regard qui en découle, de quoi parle-t-on quand on parle de cette écriture ? Au mieux s’exprime une affirmation politique d’existence et de visibilité et s’y exposent des poétiques de femmes déjà évoquées qui travaillent cette problématique de l’identité « féminine » et tentent de faire résonner une parole interdite ou bâillonnée. Au pire réapparaît un essentialisme distribuant naturellement et quasi génétiquement, les qualités entre hommes et femmes.
Il serait inutile d’insister sur ces stéréotypes si leur récurrence n’était, elle, insistante sous des formes parfois insidieuses dans la réception des ouvrages, où « l’écriture des femmes » continue encore, parfois, d’être prise, à des degrés divers, dans le « double bind » de l’injonction paradoxale bien connue qui, implicitement, reproche autant aux femmes de l’être et de l’être trop que de ne l’être pas ou pas assez, d’illustrer les stéréotypes que de cesser de le faire et qui les accule, de toute façon, à l’impossibilité d’être dans l’évidence de l’acte d’écriture, ce dernier demeurant assujetti à l’attente d’illustration d’un éternel ou nouveau féminin, qui l’annexe à une intentionnalité extérieure à lui.
Ici aussi, la spécificité, l’identité n’ont sens qu’en effet miroir d’inversion de l’assignation à des stéréotypes du féminin. Avec le développement de l’écriture des femmes se sont significativement multipliés des univers singuliers et des affinités esthétiques subversivement « transgenre » du point de vue littéraire ! Parallèlement l’expression d’écriture féminine a, ici, évolué significativement encore vers un pluriel des écritures des femmes.
Dans l’écriture, la question de l’identité, féminine en l’occurrence, peut être matière, accroche, question centrale de l’écriture, mais ce n’est pas ce qui en fait une écriture.
Cette réflexion sur genre et écriture, que je ne fais là qu’esquisser, et que j’ai développée dans d’autres articles, est, pour moi, exemplaire de l’ambiguïté de la relation entre écriture et identité, où à la fois l’écriture donne corps d’écriture à un corps qui a pu être nié ou humilié, comme le fut celui des femmes, et risque en même temps, à en rester à ce premier temps d’une légitime prise de parole qui questionne l’identité, de se retrouver prisonnière d’assignations qui la limitent en même temps qu’elles l’affirment.

Arrêtons-nous d’ailleurs un instant à ce corps. C’est lui qui est en jeu dans l’écriture comme dans l’identité car c’est le plus souvent lui qui, à travers sa couleur, son sexe, ses pratiques, devient prétexte à assignation voire à persécution. Que l’expérience d’écrire s’enracine au profond du corps, dans la sensation, l’émotion, l’expérience sensible où les sens font sens en tous sens est une évidence. « Ce qu’on a de plus profond c’est sa peau » écrivait Valéry et c’est sur cette peau, cette page-peau que s’écrit l’écriture.
Ce corps nous confronte tous, hommes et femmes et de quelque culture que nous soyons, à la jouissance, à la douleur, à la maladie, au vieillissement et inéluctablement à la mort, mais il n’est pas pour autant une donnée transparente, il est aussi marqué à la fois par des expériences diverses dans une conscience de soi et une relation au genre rien moins qu’univoque et par des représentations politiques et sociales. Il n’est pas donné dans une immédiateté miraculeusement épargnée par les idéologies et les représentations ; ces dernières instaurent un ordre symbolique. La sexualité a une histoire nous rappellent Foucault et bien d’autres. Le genre est aussi performatif comme le dirait Judith Butler en déstabilisant ses amarres dans quelque Trouble dans le genre et inclinant l’identité vers un continuum fluide bien loin d’une identité fixe et immuable.
On ne peut pas, me semble-t-il, évoquant écriture et identité, faire l’impasse sur ces représentations multiples et controversées de l’identité, qui, même réfugiée au plus près du corps, se révèle moins essentialiste qu’il n’y paraît. Car, pour revenir au cœur du poétique et de l’écriture, c’est dans le désir non dans les organes que s’ancre l’écriture.

Le genre est, comme l’identité, une catégorie politique, dont je ne minimise pas les apports et dont je puis politiquement approuver les positionnements, mais dont je ressens tout autant la nécessité de désarrimer l’écriture. D’autres écrivaines ont d’autres postures. Rien d’étonnant à cela, où émergent, implicitement, à la fois des singularités d’histoire, de rapport à soi, de positionnements politiques distincts.
Il est aisé, par exemple, de déduire de mes propos que, pour moi, les rapports de pouvoir passent, aujourd’hui, par ces questions de l’identité, mais que ces questions peuvent aussi masquer la nature économique du pouvoir, émietter les solidarités politiques au profit de représentations identitaires closes sur elles-mêmes et devenues aveugles à des stratégies globales dans lesquelles elles sont prises.
Il peut être sociologiquement éclairant d’ajouter que j’ai eu le privilège d’échapper, enfant, à l’assignation aux stéréotypes du féminin. Pour le dire vite, je suis issue d’une double lignée libertaire, l’une italienne, l’autre française. Tous hommes et femmes travaillaient, toutes et tous avaient été engagés dans le combat contre le fascisme et le nazisme et dans la Résistance. Ce n’étaient pas des théoriciens, mais le message implicite que l’enfant reçoit de son entourage était le même de tous côtés : toutes les formes de domination, et la phallocratie en était une parmi d’autres, étaient également à combattre et chacun était libre d’être soi-même du moment qu’il ne nuisait à personne.
Je schématise à l’extrême ce milieu culturellement mêlé, dont je me suis rendu compte peu à peu combien il était à la fois minoritaire et caractérisé par une largesse de vue, une indépendance d’esprit et une humanité chaleureuse. On y parlait simplement, mais avec cette vigueur d’un langage populaire révolté contre toute forme d’injustice et étayé par des convictions rétives à la généralisation. On ne m’endoctrina jamais et l’injonction implicite du discours familial se résumait à un « sois librement toi-même et veille bien autour de toi comme en toi car tous les peuples, tous les êtres sont capables du meilleur et du pire ». En bref, d’être née de sexe féminin ne m’assignait ni à un rôle second, ni à aucune soumission ni à des représentations dévalorisantes.
L’engagement politique pour une égalité des femmes notamment et pour la déconstruction des stéréotypes allait de soi, mais, enfant, je n’avais pas été blessée dans mon être, prise dans une assignation identitaire mutilante. D’autres écrivaines ont d’autres parcours, où la nécessité d’affirmer un féminin face à sa relégation au rang de deuxième sexe, s’enracine au plus profond de leur expérience sensible. Là où s’enracine aussi l’écriture. Dans la singularité de nos histoires, que je schématise ici à l’extrême.
Dans une conception du poétique comme expérience, il ne saurait y avoir, pour moi, une quelconque forme de dogmatisme. Et d’autant moins que ces postures ne me semblent pas déterminante d’un point de vue de l’écriture. Ce qui lance, ce qui nourrit l’écriture, le vrac de ce « soi » qui se débat dans son histoire à la fois individuelle et collective, ses sensations, ses croyances, ses représentations n’est pas ce qui la fait. L’écriture travaille avec le tout de nous et de soi, question de l’identité incluse, impérieuse ou non, mais se fait avec des mots comme je l’ai déjà dit.
C’est encore et toujours de trouver une langue qu’il s’agit. Qui se trouve ou pas quels que soient les ancrages de l’écriture et les convictions de l’écrivain quand on n’écrit pas nécessairement ce que l’on croit écrire et que l’on n’est pas maître d’un ouvrage qui par définition nous échappe.
Ce « commun », qui est à l’horizon ultime de l’écriture, passe-t-il, par exemple, par la féminisation de la langue, que certaines écrivaines ont ressenti le besoin d’explorer ou ce dernier n’apparaîtra-t-il plus, avec le temps, que comme un épiphénomène historiquement intéressant, littérairement secondaire ? Bien présomptueux qui jouerait les Cassandre. Toute écriture est un risque. Elle n’est que du risque, que chaque écrivain et écrivaine prend, jamais sûrs d’aboutir.
En revanche, il m’a toujours semblé nécessaire d’affirmer l’autonomie de l’écriture et, pour l’écriture des femmes puisqu’il s’agit d’elle ici, de sortir de tout sac catégoriel qui les regroupe en vrac pour accéder à la même potentialité de cet éventail d’appartenance esthétiques et de singularités enfin désencombrées du devoir d’illustrer le fantasme d’un féminin idéalisé ou repoussoir comme du jeu de rôles qui les définit non dans leur relation au poétique, mais toujours dans le rapport biaisé à une altérité qu’il serait temps de penser réciproque et en référence à des identités plurielles et dynamiques et non plus confinées dans des oppositions ou des catégories simplificatrices.
Cette altérité réciproque, qui fait de chacun l’autre de l’autre, a le mérite, dans l’écriture notamment, de sortir de l’impasse d’un référencement toujours implicitement comparatif et normatif. Nous sommes singulièrement pluriels dirais-je dans une phrase à entendre dans ses deux sens et l’écriture travaille et décline ces pluriels singuliers que nous sommes dans un « commun », qui nous traverse.

L’écriture est prise dans son époque et dans les débats de son temps. Elle s’en nourrit, s’y confronte. Mais chacun travaille ce discours et dans ce discours à sa manière. En ce qui me concerne, je me défie de ce terme d’identité, que je ressens, aujourd’hui, comme piégé, suscitant interprétations multiples y compris à l’intérieur même de positionnements émancipateurs, qui n’ont pas pour autant ni la même représentation de l’identité ni la même posture face à son affirmation ou à sa déconstruction.
L’ouvrage littéraire vit de sa capacité à produire du sens, à susciter interprétations, lectures et relectures qui ne l’épuisent pas. S’il déplace les catégories du politique, c’est, me semble-t-il, non pour leur en substituer d’autres, mais pour s’extraire sans cesse des filets catégoriels que dessinent les pouvoirs et où le sujet est pris. L’écriture a toujours affaire à une liberté radicale, qui n’est pas aveugle à ses déterminismes sociaux et historiques, mais qu’il est le propre de l’écriture, du littéraire de déployer de manière spécifique.
Pour moi, l’écriture questionne plus qu’elle n’apporte de réponse. Interroge plus qu’elle n’affirme. Dé/range dans tous les sens du terme les rangements catégoriels des discours dominants par l’irruption du sensible et de l’imaginaire non réductibles à des catégories abstraites. Elle est une manière de penser et d’appréhender le monde, mais une manière qui joint le sensible à l’intelligible.
Contextualiser une écriture est bien sûr légitime et éclairant, la définir par rapport à des catégories étrangères au littéraire beaucoup plus hasardeux voire non pertinent. Quels que soient sa question, son sujet, son thème, son matériau, une écriture n’est ni féminine ni masculine, c’est une écriture ou pas et n’a d’identité que ce style, cette manière spécifique de dire, qui parvient - ou non- à la rendre parlante pour d’autres.

En cohérence avec ma perception du terme d’identité comme indissociable d’une dimension politique, j’ai laissé de côté ce qu’on nomme parfois « les écritures du moi », qu’on pourrait inclure au nom de l’identité individuelle dans l’extension hégémonique du terme, quand, hier encore, je lisais que la question de l’identité commençait au « connais-toi toi-même » socratique. Pourquoi non, si identité veut tout dire et contient tout…et que tout est dans tout et réciproquement !


Ecritures du moi, écritures de l’identité ?

A se tourner brièvement vers des écritures du moi de l’autobiographie à l’autofiction, seraient-elles à leur tour une mise en mots et en scène de l’identité individuelle cette fois ?
Le cheminement et l’objet même de l’écriture varient considérablement d’un auteur à l’autre. L’identité en jeu, n’est pas la même, l’angle d’approche différent et le terme d’identité peut-être là encore d’autant plus inapproprié que l’écriture construit toujours une fiction y compris de soi, dont elle déploie une lecture, un possible, une interprétation.
Pour le dire à la va vite, un Montaigne écrivant « je suis moi-même la matière de mon livre » interroge à travers lui davantage la condition humaine que sa psyché. Un Rousseau s’aventure dans une introspection-justification, qui anticipe l’analyse freudienne. Les Confessions d’un Saint augustin retracent un chemin spirituel. Dans ses Mémoires Chateaubriand brosse son portrait en perspective de l’histoire. Avec son « Madame Bovary c’est moi ! », Flaubert passe ce moi au filtre du personnage romanesque tout autant que d’autres romanciers. Charlus et Swann tiennent de Proust autant que le narrateur dans La Recherche du temps perdu ou que La conscience de Zeno d’Italo Svevo.
Inutile de multiplier les exemples, l’écrivain écrit toujours avec « du soi » comme le disait finement Maurice Blanchot, qu’il écrive directement de soi ou non, qu’il se fasse matière de son livre, s’incarne ou s’éparpille dans ses personnages. Et le « je » du poème n’est pas davantage le calque de l’individu, mais construit par le poème dans un rapport à l’écriture où le moi se saisit, se multiplie, s’invente et s’échappe d’un même mouvement.
Ce « soi » qui donne matériau à l’écriture faut-il à son tour le nommer identité ? On est, là encore, me semble-t-il, du côté de la singularité et du commun. A la fois du côté de l’être et dans l’intime quand c’est au plus de soi, du corps, qu’on est le plus près de l’autre, dans l’expérience sensible à la fois unique pour chacun et commune.
L’écriture est manuelle tactile. Elle touche dans tous les sens du terme, à soi, au monde, aux autres, qu’elle vise aussi à toucher. Mots en main, main de mots, est-elle si elle ne touche à rien ni à personne ? Le « je » de l’écriture est un moi qui se saisit et s’échappe dans son dire. L’écriture est en avant. Elle me fait et m’invente tout autant que je la fais dans ce mélange d’élan et de recul critique, de pulsion et de conscience de ce que parler veut dire, de lucidité et d’aveuglement qui caractérisent l’acte d’écrire. Elle jaillit d’un profond de soi, insaisissable à soi-même, d’un désir, mais en part loin et ailleurs et autrement, disant ce qui ne se dit qu’à travers elle. Ce n’est pas de puiser explicitement dans soi, d’être autobiographique que l’écriture a affaire pour autant à l’identité à moins d’user partout et extensivement du terme.
Lorsque Primo Lévi dans son livre Si c’est un homme, qui se veut témoignage et tient sa force de « trouver des mots pour le dire », raconte l’expérience de ce sentiment quasi indicible de deshumanisation sous le regard de ses bourreaux, on peut effectivement le dire privé de son identité personnelle et humaine, mais cette « identité humaine et personnelle » est niée par une assignation à une « identité juive » de non humanité au nom de la supériorité de « l’identité aryenne ». Voilà beaucoup d’identités en conflit à moins de dire que le nationalisme identitaire nazi nie son humanité. Au filtre du nazisme, le « juif » n’est ni quelqu’un ni humain. Il n’est même pas personne (comme le double sens du mot invite à l’entendre, personne c’est encore l’absence de quelqu’un), mais matériau à exploiter, recycler y compris dans sa peau et ses dents puis détruire. De la chose.
La référence obsédante à l’identité, l’étiquetage de tout de nous par ce terme d’identité finit par évoquer pour moi la traçabilité de quelque bétail humain. Je suis décidemment rétive non pas à l’identité, mais à l’extension hégémonique du terme porteur d’un appauvrissement de la perception de la personne humaine dans ses relations à elle-même et aux autres quand ne se retrouvent au final, face à face, qu’une puissance financière mondiale unifiée et un émiettement en multiples identités non seulement plurielles, mais antithétiques ramenant quasi toute parole sur nous-mêmes, y compris la parole politique, à la thématique unique et donc potentiellement totalitaire de l’identité.
Tout de même, est-ce anodin que cette question de l’identité se déploie alors que s’accentuent les mouvements migratoires et la mondialisation économique? Est-ce anodin qu’on agite tant l’identité sous toutes ses versions comme une sainte icône alors que la deshumanisation de l’humain et la détérioration de la terre s’amplifient exponentiellement sous une exploitation de plus en plus aveugle des ressources et d’une humanité prise plus que jamais comme moyen et non comme fin ?
Revoilà que mon discours se fait politique. Qu’il pourrait même devenir radical. L’identité m’indiffère quand c’est la vie même qui en vient à être menacée. I am on animal ! Je suis un être vivant parmi d’autres êtres vivants, humains, animaux et végétaux compris. Voilà mon identité réduite à sa trame et ne revendiquant pas seulement la survie, mais la vie et son respect dans toutes ses déclinaisons, collectives et singulières. Suis-je si loin, d’un coup, de l’écriture du moi ? Ou tout près, au plus près, collée contre la viande que nous sommes. Car là est le fond du fond de mon identité : une courte durée de chair vivante vouée à mourir, se défaire et retourner aux particules simples du vivant.
Mais revenons au cœur du sujet, même si ce terme d’identité m’incline inévitablement à dériver vers du politique, dont pour moi il est indissociable.
Si l’écriture dit de soi, elle le dit à la manière de Pessoa affirmant « je n’écris pas en portugais, j’écris moi-même » exprimant sans ambiguïté l’inscription du sujet d’écriture dans la langue et d’autant plus loin de l’identité que Pessoa signifie personne et que toute son œuvre protéiforme s’écrit à travers des hétéronymes.
L’écriture met en jeu moins des identités personnelles qu’une ou des fictions construites, élaborées par et dans l’écriture. Ces fictions ont, bien sûr, affaire à du soi et du vrai, car que serait une écriture qui renoncerait à l’empoignade avec « de la » vérité ? Mais à s’engager sur ce terrain du vrai, on s’éloignerait aux antipodes d’une illusion de transparence et d’adéquation miraculeuse du mot à la chose, du mot à l’être même. Le rêve du Cratyle hante l’écriture, mais est-ce question d’identité ? Là encore l’identité, l’interrogation, la quête, la douleur de l’identité peuvent donner matière à l’écriture mais l’écriture me semble toujours en être le reste. Ce qui reste une fois soustrait tout le reste.


Identité, eccéité, singularité quelconque

Kafka, déjà, faisait l’hypothèse que la littérature serait peut-être «le dernier chemin vers notre prochain ». Ce mot a significativement disparu au profit du terme « autre » à la fois du fait de sa connotation religieuse, mais effaçant, au passage, la notion de proximité comme de succession qu’il supposait, car le prochain c’est à la fois le proche et le suivant. Prochain et Autre ne disent pas davantage la même chose qu’identité et singularité, différence et altérité… Les mots ne sont pas neutres.
Mettre des mots sur les choses, mettre en mot ce qui, avant eux, n’est même pas chose, c’est cela même écrire. Et c’est dans cette incessante interrogation de la langue par elle-même, dans ses déplacements que peut émerger du sens.

Me débattant dans cet entremêlement de langue, écriture et identité, car je m’y suis débattue tant elle plonge au cœur des débats de l’époque et tant elle met en jeu le sens même de l’écriture, je n’ai cessé, en fait, de convoquer un pluriel d’autres mots - altérité, commun, prochain- de substituer des termes à celui d’identité – individualité, singularité, citoyenneté, nationalité- les appelant à ce travail d’élucidation qu’est écrire, cherchant de toutes les manières, une manière de dire cette spécificité de l’écriture, dont je dirais, au final, qu’elle a affaire, à l’eccéité.
Eccéité ? Voilà un nouveau terme qui surgit, venu de loin et du théologien scholastique Duns Scott chez qui il désigne l'ensemble des caractéristiques, matérielles ou immatérielles, qui fait qu'une chose est une chose particulière. A la différence de la quiddité qui porte sur l'essence commune à un groupe (un lit est un artefact pour se coucher), l’eccéité suppose un principe d'individuation (ce lit sur lequel j’ai dormi ou sur lequel nous avons fait l’amour). C’est de ce lit particulier et de nul autre, de cette femme là, de cet homme là et non de l’homme ou de la femme en général, de cet individu là particulier insaisissable dans une définition ou dans des identités aussi multipliées soient-elles qu’écrit l’écriture.
Peuvent alors revenir, sous ce terme d’eccéité, ces couleurs, ces bruits, ces odeurs qui font la spécificité d’une ville, ces usages, ces manières qui font celle d’un pays, ces gestes, ces intonations, cette allure, cette infinité de détails qui font celle d’un être, cet ensemble de « petites perceptions » pour reprendre l’expression de Leibniz, avec lesquelles travaille l’écriture et qui restituent, je veux bien le dire, pourquoi pas, des identités personnelles, culturelles dans ce qu’elles ont de précieux, de fragile, de riche, de vivant. Mais ce vivant sous la multiplicité et l’intrication de ses facettes, je préfère le nommer par ses singularités multiples et ses non moins multiples communs et me le représenter en pelures d’oignons, en emboîtements de poupées gigognes ou comme fils tissant ensemble le tissu du texte en un retour à leur étymologie commune.
Ce que m’offre la métaphore du tissu et des fils, c’est une issue qui tranche le faux débat entre diversité et universel, identité et différence, les renvoie l’un et l’autre au politique, pour déplier ce tissé de nous, cette texture de paroles multiples, où, à se croiser dans d’infinies variations, les fils ni ne se séparent ni ne fusionnent, mais tissent langes, draps de jouissance et linceuls d’un texte, où le corps échappe au marquage des pouvoirs.
Là peut resurgir la singularité précieuse de chaque langue. Ses tonalités, ses couleurs uniques. La façon, dont chacune introduit des perceptions, des approches du monde qui lui sont propres et qui reflètent aussi les activités des hommes, leurs paysages, leurs climats, leurs déclinaisons diverses de leur humaine condition dans un kaléidoscope, lui aussi précieux parce qu’il dit non seulement la diversité de nous, mais aussi l’impossible totalité d’une parole unique.
La langue n’assigne à rien quand, à travers ma langue particulière, s’interroge et m’interroge ce qui me traverse et la traverse et que j’appellerais l’humain, l’humanité en l’humain, qui n’est pas une donnée, un définissable, mais un horizon sans cesse à inventer. Dans la phrase d’Hölderlin invitant à habiter la terre poétiquement, j’entends résonner le sens originel du mot, qui signifie faire, créer, élargir sans cesse cette humanité en nous.
Babel n’est pas seulement séparation, elle rappelle qu’aucune représentation du monde ne peut le totaliser. Elle rappelle qu’il n’y a pas parole unique ni finale et encore moins de solution finale – et le mot résonne de terribles connotations – à notre énigme et à notre questionnement.
C’est ce « ecce », ce « voici » présent dans le mot eccéité, qui me le rend soudain parlant, résonnant inévitablement, même hors croyance, du « ecce homo », supposant l’appel et la présence. L’écriture appelle et tente de rendre présente cette présence du corps et de l’être au monde comme du monde. Du côté du sensible, de ce qui est là présent à cet instant passé à peine nommé, elle é-voque au sens propre, appelant plus que désignant, essayant, illusoirement peut-être mais obstinément, de faire revivre ce qui sans cesse échappe, allant, et d’évidence pour le poème, de bouche à oreille, du creux au creux.

Je pillotte ici la philosophie, selon ce joli mot de Montaigne, comme elle-même convoque souvent l’écriture et j’emprunterais volontiers aussi son « singulier quelconque » à Agamben, dont la communauté du « singulier quelconque » refuse toute référence à l’identité et donc à la comparaison, ne fait pas groupe (référence identitaire), mais collection (un + un etc.) et échappe ainsi au faux dilemme qui contraint la connaissance à choisir entre l’ineffable de l’individu et l’intelligibilité de l’universel.
Je l’emprunte sans vergogne et sans rigueur philosophique pour m’aider à dire, au delà ou en deçà de l’identité, l’expérience sensible commune et singulière d’être au monde, qui affleure dans l’écriture, s’inscrivant et s’anonymant dans un « voici » sans identité parce que fait d’appel réciproque, de relations.

Conclure serait contraire à ce propos. L’écriture est parole ouverte et non clôture. Elle résonne de voix diverses, contradictoires et c’est tant mieux. Je peux seulement dire, assumant la subjectivité de ma parole, que j’ai toujours ressenti comme une nécessité vitale d’écrire hors toute assignation avec le sentiment de contribuer par cet acte même - sans évidemment assurance d’y parvenir - à l’émergence d’une représentation de l’humain conçue en d’autres termes que discriminateurs et hégémoniques à l’horizon d’une humanité qui, comme l’écrivait Jaurès, « n’existe qu’à peine » et dont seule la pluralité d’une parole sur elle-même, plus rhizomatique que distribuée en catégories aliénées aux représentations comparatives, est susceptible de dessiner de nouvelles cartographies.







Mercredi 21 Janvier 2015
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22/11/2010