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09/02/2011



L'invité du mois

Geneviève HUTTIN



BIOBIBLIOGRAPHIE

Geneviève HUTTIN
Femme de radio, poète, auteur de récits, dont certains pour la radio ,et productrice de documentaires sur la guerre et la résistance ( Entretiens avec Georges Guingouin)
Née à Montargis Loiret en 1951.
Formée à l’Ecole Normale Supérieure en philosophie, puis professeur, entre à la radio et devient productrice sur France -Culture à partir de 1989 .Anime les Nuits de France Culture et à partir de 2011, s’entretient avec des personnalités appartenant à tous les champs du savoir et de la culture pour l’émission : LA NUIT REVEE DE …
C’est la rencontre de Mathieu Bénézet et de Phlippe Lacoue -Labarthe en 1978 qui lui a permis de publier son premier livre.
Son livre « l’histoire de ma voix », a été traduit par le poète Bradford Gray Telford en américain, et de nombreux poèmes sont parus dans les revues américaines , Dirty Goat , Poétry , Lake Effects , Absinthe, Agni, Lyric review .
La voix parlée est une source d’inspiration majeure. A tenu pendant 25 ans un cahier de notes sur sa pratique radiophonique en vue d’un livre intitulé « Longtemps nous nous sommes couchées de bonne heure , les Nuits de France culture… »
L’identité , la voix et l’empreinte collective , la langue absente ( l’Allemand fantômatisé de son père) , font que son écriture est d’abord reliée à ses thématiques. Plus qu’à un souci de forme , elle s’attache à rendre une authenticité du dire , marquée par ses origines sociales notamment.


Principaux livres et textes publiés

Seigneur… (collection Poésie Seghers dirigée par Mathieu Bénézet 1981)Paris , litanie des cafés ( collection Poésie Seghers 1990)

Poèmes à Clara ( collection Actuaria , dirigée par Gilles Jallet et Xavier Maurel 1995)

L’Histoire de ma voix ( Collection Biennale des poètes , Farrago )

Cavalier qui penche ( récit . Le Préau des collines 2009 )

Un taureau a créé le monde ( Action poétique Numéro 196 en 2008)

Une petite lettre à votre mère (Préau des collines 2014)

Une petite lettre à votre mère ( Texte vocal. Le Préau des collines 2014 )


EXTRAITS DE TEXTES

( extrait de Lorrains Imaginaires , à paraitre)


LES ROIS DE SAINT BRIEUC


Dans un château-musée au bord de lamer
nous parcourons des salles dédiées aux rabbins des origines
mon ami achète des rouleaux en ivoire

C’était après, après

que les pères aient brisé la loi des pères

C’était avant, avant

que j’aie perdu tous les secrets de tous les pères

Ce rêve où tous les rabbins sont là
rois oubliés sur les vitraux
dans le château de Saint Brieuc
avec des barbes et des couronnes à trois pointes


A KALICUT

Le Paris Strasbourg
se jette en ligne droite

De la voie surbaissée
on ne voit plus le paysage

Le pays est invisible
il est enchanté

sous les toits à longue pente
les hommes
le fourrage
les bêtes
cachés
perpendiculaires

à l’endroit et à l’envers
les bêtes
le fourrage
les hommes

tout est dans la brume et dans la tête
arrivent les sapins et des maisons pastels

C’est le 11novembre,
et le pays est bien calme
c’est le pays des morts

Parmi tant de rêves à son sujet
le long des géants aux couleurs de l’automne


Le temps d’un voyage dans la FORET
Je mange le gâteau d’une Voyelle
NOIRE

A Kalicut

le drapage rouge des hêtres


Voyageuse couchée dans la forêt

Les rayons de l’étoile rendus palpables
par l’humidité de l’atmosphère

Aller des deux côtés du paysage,
regarder passer la lumière sur l’autre versant
et de la France en Allemagne.

***


(extrait de l’Histoire de ma voix.)


MAISON QUI MARCHE


Nous étions parties toutes les deux
chercher la maison qui aurait été celle de ma mère

Petite, minuscule
dans les vignes sèches, les racines étiolées de mon Loiret natal
ma mère n’y était plus pour nous attendre

J’ai fait le rêve de celle que j’étais, que je serai
pour toi
si rien ne m’arrête

Qui me libérera d’être une maison qui marche ?

Quand le train passe au fond du jardin
l’air qui remue le cerisier ne fait pas tomber l’échelle
la Liberté, c’est ma mère, la petite patrie que j’ai dans la tête

J’aime un loup, c’est mon père
ses joues sentent la limaille de fer





***




A BELCHATOV


Comme Georg et Gretl
se retrouvaient dans le miroir
nous nous retrouverons sur la route

Tu porteras le luth des ancêtres
quelqu’un nous donnera à manger
quelqu’un d’autre nous donnera un livre

Il découpera une lettre pour chacune
et nous mangerons la petite lettre

Devant l’objectif
un champ jaune qui fuit
une petite église polonaise
sur la route du crépuscule
où ton père partit


***


TRESOR de la poésie universelle


Il est 3 heures de l’après midi,
à la porte de l’arrière boutique,
l’apprenti boulanger
fume enfin sur le trottoir



En relisant le Trésor de la poésie universelle
j’apprends ce que j’ai fini d’apprendre




Avoir eu la Vue , l’avoir perdue
et l’avoir retrouvée ensuite en faisant un sacrifice


Ce que j’ai su en perdant ma mère
quand j’ai lu
Le Trésor de la poésie universelle
que je dois relire maintenant

j’avais lu que l’âme était un Fil de Coton

je ne le retrouve pas, quand je le cherche,
le fil



Par contre je me souviens très bien qu’un homme était passé dans le couloir du train
au retour de l’enterrement
il avait sur la lèvre un bout d’eucalyptus
et derrière lui
la Gare de Sète

J’apprends que les prières à la pluie ont été des sons purs
qu’il fallait entrechoquer des bâtons et faire




Da dad a
Da a dad a
Da a dada
Da katakai !



Je trouve ce que j’ai déjà trouvé

quelques strates
suffisent dans toute vie
pour faire un tableau
un poème

Qu’ils sont toujours d’époque et que toutes les choses sont et seront toujours définitivement
d’époque *


Que la poésie amoureuse vient de l’Inde, qu’elle a inspiré les images les plus excitantes
l’éléphant de tes hanches


Que le Premier Livre a été caché

Que le soleil a d’abord été faible et minable



Que j’avais compris Rilke
quand j’étais jeune


Que j’aurai confondu la poésie avec la possibilité
comme on dit « Une église Pré- Romane »

Que j’ai écrit dans ma vie quelques poèmes

-simples poteaux télégraphiques
de la rue de mon enfance-

plantés entre moi et moi

les épingles qui me piquaient
lorsque ma mère posait sur moi un patron de couture
pour que je me redresse


*D’après Anne Talvaz
« Tout est toujours d’une époque »
Imagines ( Editions Farrago Leo Scheer . 2002)


***



LONGTEMPS NOUS NOUS SOMMES COUCHEES DE BONNE HEURE …




Le projet : Histoire d’une voix.
Il s’agit de donner récit d’une expérience de Radio.
Scène fantasmée, du coté d’un auditeur- une lettre d’auditeur sert de point de départ -et de celle qui parle, une locutrice, une « comédienne de la voix ». Des thèmes se chevauchent. Une rencontre amoureuse . L’amitié d’un écrivain. Un récit d’apprentissage .Des évènements historiques : la chute du Mur de Berlin. Des grèves à Radio France. Ils s’entrechoquent. Essai de radiophonie intérieure. Le sens se dégage peu à peu dans un certain chaos, soutenu par un effort de remémorer la chronologie .


PREMIERE PARTIE


HISTOIRE D’UNE VOIX
(Les Nuits de France Culture racontées à mon auditeur canadien)



De : France Culture
Envoyé mardi 9 octobre 2007
A HUTTIN Geneviève
Objet : TR : Site France Culture Une réaction


Lettre
A Geneviève Huttin , Les Nuits de FC
Depuis bientôt dix ans depuis le Québec , je suis un grand adepte des Nuits de FC.
Je désire simplement vous saluer, saluer votre travail, vos introductions aux émissions d’archives.
La voix de Geneviève Huttin m’est particulièrement chère .elle comporte un velours doucereux comme tous les velours , une intrigue qui qui se dessine , une belle profondeur. Cette voix feutrée réchauffe er repose .je ne suis pas de Patagonie mais elle me touche tout autant j’imagine que là bas.
Marc B…….
Message posté sur un formulaire du site Radio France.
Envoyé= mardi 9 octobre 2007
Nom = B……
Prénom =Marc
Sexe = M
Age = 35 / 49 ans
Pays = Canada ( Québec)


Envoyé : lundi 3 mars 2008
A Huttin Geneviève

Bonjour
Bien évidemment , je m’en doutais , les nuits par chez vous naissent le jour .Et désormais , avec Dalet, on fabrique les nuits avec encore plus de perfection numérique , au point qu’il est devenu impossible de détecter la différence , sauf une justement : la voix. La nuit , la voix de la radio plaisante en est une de voile , feutrée , pas tonitruante comme celle du milieu du jour .Et la vôtre s’adapte bien à la lueur de la lampe .L’hiver encore mieux , car pour moi les Nuits commencent à 19 h, et l’époque approche du passage vers le soleil encore tout haut à l’heure des Nuits. L’écoute perd un peu de sa poésie.
Cela n’est pas sans rappeler l’écoute des ondes moyennes la nuit autrefois , avant la FM , où de touts part arrivaient les ondes de centaines de radios américaines et canadiennes. Un jour lointain que je me trouvais à Saint Pierre et Miquelon , un monsieur qu’on appelait là bas Charles de Gaulle, m’avait dit attendre ce moment où il pouvait écouter les radios de Montréal , ce qui le changeait de l’ORTF qui dormait de toute façon , ce qui lui convenait car chez lui on est autant de l’Amérique que de la France
Cher auditeur
Un monsieur aux cheveux blancs qui avait joué dans Lola Montes de Max Ophuls et me recruta aux Nuits de France Culture , comme je parlais à mes débuts d’une voix intimidée et solennelle ( « vous dites la messe »), me cita une grande dame du théâtre , Beatrix Dussane , qui avait inventé de parler familièrement aux auditeurs dans ses émissions , « la radio ce n’est pas un qui parle à des millions c’est un qui parle à un » .Elle contait ses souvenirs de théâtre. Sur le ton d’ une conversation amicale.


Les Nuits de France Culture.
J’ai parfois eu l’idée , le désir de raconter mon expérience à la radio , mais je n’en trouvais jamais la forme ni même le propos.
Il se trouve que les Nuits ont une histoire propre et que jamais je ne pourrais la réduire à la mienne , à l’histoire de ma propre voix .De ma voix seule.
Qui sont les Nuits de France Culture ? Des bonnes fées , qui se mettraient à parler …
Le monsieur aux cheveux blancs , qui avait conçu et proposé cette formule des Nuits qui dure toujours , ressemblait au personnage du portrait de Dorian Gray, il ne voulait pas vieillir . C’est un éternel jeune homme qui poussa ma porte un jour. Il avait été blond , il portait des costumes marine , il avait connu Sacha Guitry , il s’appelait Jacques Fayet . Il m’a dit : « j’ai besoin de vous » .La radio , c’est quand la vie imite le théatre.
LONGTEMPS NOUS NOUS SOMMES COUCHEES DE BONNE HEURE , LES NUITS DE France CULTURE…
De Zéro à 6h 30 du matin.
Les Nuits n’ont pas toujours existé …

On dit qu’un vote eut lieu à L’Assemblée Nationale, qu’on vota un budget spécial pour honorer le patrimoine de la radio et ses archives, en créant une grande émission de service public . on dit que Jean Noel Jeanneney exprima devant les députés que le patrimoine de la radio française valait la peine d’une émission, qu’on pourrait utiliser cette fréquence la Nuit. France -Culture diffuserait la nuit. Ce serait une grande première. Ce serait une nouvelle mission de service public. C’était en 1985.
A l’époque, votre humble servante, j’étais documentaliste à Radio France .J’écoutais des émissions après diffusion, un travail agréable et obscur de fourmi, avec une dizaine d’autres dans un petit couloir du 5eme de la Tour, qui - on ne le sait pas toujours- est la Tour des archives orale et écrites de la radio.
Dans un couloir circulaire qui donnait d’une part sur nos cabines, d’où, de ce qu’on appelait la Petite Couronne nous pouvions voir par de petites meurtrières la Grande Couronne …
Les bureaux des émissions, au 6e étage de FC, étaient séparées de nous par une sorte de fossé, de douve. Mais on les voyait. Moi , ainsi que ‘d’autres écouteurs , écouteuses, répartis selon les chaines ,F Musique , F culture , le service politique du journal, nous écoutions des bandes .
Des bandes qu’on posait sur magnétophone, dans nos cellules tapissées de mousse, des émissions qu’on écoutait du début à la fin. Un bien curieux travail quand on y réfléchit.
Jacques Fayet faisait encore les Matinales de Claude Dupont, son petit bureau se trouvait dans ce couloir circulaire appelé Petite Couronne, un peu plus loin que nos cabines d’écoute. De l’autre côté du couloir il y avait les emprises de l’Ina séparées de nous par un Mur, que nous appelions par devers nous le Mur de la honte : l’Ortf s’était séparée de la gestion de ses archives au- delà de trois ans, et ces règles s’appliquent toujours , l’Ina était donc perçu comme une société rivale . Ce qui était vrai, et une ambiance tout différente y régnait.

Moi j’étais isolée comme les autres dans ma cabine Je cultivais une certaine forme de repli. Je dirais même que j’étais un écrivain honteux.

En 1985 , branle- bas de combat .Jacques Fayet et deux jeune producteurs Marc Floriot et Laurence Crémière, en quelques semaines, durent choisir et présenter des archives , s’emparer d’un patrimoine , prendre des studios comme on disait, et avancer à marches forcées pour constituer un grenier qui permettrait une diffusion au long cours. Ils devaient présenter les archives, écrire des petits textes, justifier leurs choix. Ils réveillèrent les grands voix endormies : Gide , Claudel , Cendrars , les documents venaient des entrepôt gigantesques de l’ Ina dans la plaine de la Brie ,au fond c’était l’esprit de la Libération qui avait présidé à la création de l’Ortf , avec de grands artistes et même des poètes à sa tête , qui se mettait à souffler à nouveau , c’étaient les voix de l’histoire , et les voies de la création : l’aventure du Club d’essai , les ancêtres du Groupe de Recherches Musicales , et de France- Culture .
Une épopée. Il fallait en effet prendre beaucoup d’avance pour pouvoir commencer la diffusion du programme, 6h 30 à diffuser toutes les Nuits qui allaient se succéder, une diffusion nocturne, quotidienne.
Jacques Fayet était comédien. Il avait incarné dans « Lola Montes », un jeune steward sur un bateau, où il était beau comme l’ange de la jeunesse, allégorie qui traverse tout le film .
Ce fut lui qui vint me cherche dans ma cellule un jour de juin 1989.
Je ne vous parle pas de la radio d’aujourd’hui, je vous parle d’une radio d’hier.
.









Histoire d’une voix

Juillet 1989
Maman voulait être une sainte . Cela se voit sur ses photos de jeune femme en 1938 .Elle a des coques de cheveux , ses cheveux sont noirs , elle porte un chemisier blanc immaculé, des lunettes rondes ,elle a l’ air timide .Elle fait ses études d’infirmière .Elle a les mains jointes .
Je vais entrer en studio. Dans les grands studios de Radio France
Je vais perdre maman.
*
Juillet 2014
De retour à la maison après le travail, épuisée, un bucheron,je dors comme dans du béton .Réveil étrange où je crois que c’est « la mort » ou comme la mort , que mon cœur est à l’arrêt.
Je note un rêve :
Je demande mon contrat . Je le signe , je le rends , comme c’est la règle .Ma directrice , refuse de me donner mon exemplaire sous le prétexte que ce n’est peut- être pas moi ! que je pourrais être « deux » et donc une deuxième personne, profiter comme une clandestine d’un contrat avec eux ! j’insiste pour avoir mon exemplaire , et c’est Non ! Je proteste et je réponds : alors la prochaine fois je viendrai avec la CGT !
*
Les Nuits de la radio n’ont pas toujours existé. J’ai même un vrai souvenir à vous donner là, tout de suite : C’est un souvenir qui date des années soixante - dix …Il était né à Bogota dans un milieu aisé .Avait été employé de banque . « Ecrire » disait- il. Il avait tout quitté et il vivait très pauvrement dans un petit hôtel, le Monge. Il avait faim souvent .Il tirait de son armoire un petit gaz, et une casserole. C’était interdit .Il mangeait des boites de conserve, comme Henri Miller et autres, venus de tous temps à Paris. Ecrire et crever la faim. Je me souviens du Petit Gaz, un réchaud qu’il cachait dans l’armoire et des boites entamées, et surtout que nous écoutions la radio, tard dans la nuit dans sa chambre. A l’époque les programmes s’arrêtaient à minuit, c’était un moment rare, unique : on entendait la Marseillaise, et puis soudain plus rien, le silence .C’était cela que nous goûtions, le gouffre majestueux, sacré , le noir et les étoiles rejoints par le silence .La Nuit . Il s’appelait Jorge.
*
Hier je l’ai revu, par hasard, rue du Ranelagh. Montée vers 16 h dans le 70. La joue sur la vitre. Soudain je sens quelque chose à ma gauche, je tourne la tête, c’est lui .Il marche sans me voir, les yeux au sol .Il ne sait pas que je le vois. J’ai un recul. Je ne voudrais pas qu’il me repère. Sentiment d’attirance irrésistible. Lui courir après ? Un homme que j’ai aimé, admiré, est devant moi. Il me dépasse, déjà je le vois de dos, je pourrais l’appeler …Il serait surpris, gêné , je le crains, il a l’air très absorbé , sauf les cheveux blancs , il n’a absolument pas changé .Plus vieux. Le même .Rencontre bouleversante. Ce n’est pas la première fois que je le vois ainsi, à la dérobée. La dernière fois, c’était déjà à la radio, il sortait des ascenseurs je me suis bien gardée de… Sans doute était- il venu pour une émission. Je me suis reculée vivement. Il longe les baraques de chantier où des ouvriers ont installé un barbecue qu’on ne peut pas voir de la rue mais que j’ai aperçu d’une fenêtre du couloir au 9ème étage. Je le perds de vue dans la courbe. Je remonte mon col dans le bus et je le dépasse. Il marche toujours les yeux baissés à même allure, l’air triste toujours, impression de solitude. Non je ne peux pas lui courir après. C’est déplacé, humiliant, je me retiens. Pense- t’ il à moi en venant ici ? Il passe, l’air absent. Il marche, il vieillit dans les saisons, Cavalier Bleu de Kandinsky, éternel étranger. Etranger et parisien dans la même ville qui ne change pas ou si peu, un Dieu, un indien qui tient la bride de son cheval inexistant. Dans la même ville que moi.
Un SDF dans le métro : sa voix brise le consensus qui exige qu’on se taise justement , il dit qu’il « n’a pas de RSA , une famille à nourrir » , « je n’arrive pas à rejoindre les deux bouts ». Joindre les deux bouts , et ça veut dire le début et la fin du mois. Re-joindre les deux bouts, est en effet impossible ! Où les deux bouts se rejoignent- ils en effet ?
La petite faute d’usage réveille mon oreille et j’écoute… Comme le sdf qui passait en mettant des de qui n’existent pas : une petite pièce pour pouvoir de, de me laver pour rester propre. Ou encore cette pancarte : « je suis étudiant, sans bourse ni logement mais je ne baisserais pas les bras », il a mis le conditionnel, alors qu’il aurait dû mettre le futur. Je ne baisserai pas les bras .Cela m’émeut parce que ce n’est pas le français correct. C’est ça la poésie. Une voix me répond Non, si tu dis ça tu vas induire en erreur, ce n’est pas ça la poésie, c’est quoi alors ? C’est de la poésie involontaire. C’est de l’émotion pure .C’est juste la voix de quelqu’un.
*
En 1989, je perds maman et je sors du silence …. Ma voix est d’abord blanche , dépourvue de vie ,mon larynx n’est pas musclé , mes cordes vocales sont faibles , mon souffle est court .Voilà des mois que je récolte des avis ironiques , qu’on me dit « votre voix est triste » , que j’ai un ton monocorde , que c’est trop lent , votre débit est trop lent ! Je sais bien que ce sont les Nuits mais tout de même ! Un jour, combien de temps pour … , un matin gris ,un matin froid en studio, j’entends ma voix.
Un technicien charitable , réalisant que je ne m’entends pas , visse un micro très sensible , ajoute un casque , « il faut le casque » , et soudain ma voix m’ est renvoyée, ME REVIENT ,comme si un masque d’argent s’était posé sur mon visage. Le micro Neumann. Je pleure . En 1989 parait un article de Télérama, sur une productrice de France Culture , Geneviève Ladoués, il s’intitule « Les derniers instants ».
Ce que la radio procure dit-elle , c’est la possibilité de « laisser échapper ce qu’on ne pourrait pas dire autrement ,ni écrire », on le dirait « car on n’aurait pas la distance », comme « on confie une chose trop lourde » on dirait par exemple « j’ai vécu sa mort de cette façon- là », on participerait on serait encore dedans.
C’est un l’homme du bus, au moment où je découvrais l’antenne, qui m’a soufflé : Tu devrais écrire l’histoire de ta voix. Il s’amuse .Et maintenant tu vas écrire l’histoire de ta voix et tu vas avoir le Prix Femina ou Renaudot ! Et tu vas épouser A. Veinstein ! Il me fait lire Moravagine , prince marié à une petite fille à 10 ans . La voix , c’est l’origine de l’histoire ,la voix c’est l’identité condamnée par l’histoire . Blaise Cendrars, c’est le lien de l’écriture littéraire avec le vécu , et c’est bien cela qui le « foudroie », l’homme .
*
Cher auditeur Je vous parlais de ma mère .C’est comme ça, j’ai eu une mère timide et en même temps qui affirmait. Sur son lit de mort elle me dit, comme j’arrive à l’antenne : « Geneviève, ta voix n’est pas assez forte ».Jean Thibaudeau , me parle de Moby Dick comme je lui parle de ma mère. Le fait de tracer un signe sur un mur sauve quelque chose de l’oubli. Les sauvages d’Océanie aux tatouages peints sur le corps étaient capables de les reproduire à plat sur un papier ou un plan. Queequeg dans Moby Dick reproduit sur son cercueil devenue coffre ses propres peintures corporelles. Puis il me parle de Ponge et de La Table .On ne peut que dévisager le visage maternel .Mais cela veut aussi dire taillader .Grande violence du geste Pongien : défigurer, la grande violence du geste Pongien : défigurer. La fabrique du Pré : un auto tombeau .Donc après, il n’y a que des notes, à regrouper en un livre, pour La Table : Mère à quatre pattes portant l’auteur. Grand artiste de la prose, il marque une nostalgie quand je lui parle du poète que j’ai rencontré et dont j’affirme qu’il a une force qui me parait manquer à mes amis parisiens. Ah ! dit -il .Que ce soit un poète ? C’est ce qui le frappe .Ah, mais ce n’est pas donné à tout le monde ! On rit jaune. Jean Thibaudeau qui lit admirablement Virgile, Baudelaire, Ponge, considère que ses propres poèmes, il en a écrit, ne sont pas assez bons, pas assez forts . C’est ce qu’il dit. Que le poète est l’Amoureux et grand aussi en ce sens, il évoque Maïakovski, le stalinisme, que sa mort est d’amour, et que de cela il y a eu aussi mensonge, par omission.« A sa mort, Francis Ponge se demandait si les Fleurs du Mal étaient de Baudelaire ou de Flaubert : c’est très émouvant »
Il se dit frappé par la pauvreté de Ponge et de sa femme, pauvres mais toujours liés à leur milieu, ils n’étaient pas rejetés pour autant.
A 19 ans, Jean Thibaudeau avait rencontré Rimbaud , il avait décidé qu’il ne « serait pas dans le génie mais dans le travail » . Quel siècle à mains, je travaillerai .Qu’il passerait de la poésie à la prose.
Je dis à Jean : -tu cherches toujours de l’argent dans tes poches, comme mon père !
Je lui confie que l’homme dont je suis amoureuse,ne fait que partir et revenir .Il me dit « il fait comme s’il était ton père ».
Et en juillet 90 : tu devrais raconter tout cela.
Puis, estocade finale :-
-Toi, tu as un endroit moral pour écrire ! moi je n’en ai pas !
-Tu fais allusion à la radio ? Mais toi aussi tu y travailles !
Le technicien m’a dit en studio que ma voix était « trop aérienne » . J’ai traduit que je manquais de présence, de corps , d’y croire . Allez-vous chercher un chocolat. Cette nuit, les entretiens de Jean Thibaudeau avec Mathieu Bénézet en 1976. Né à La Roche- sur - Yon , Vendée , Jean Thibaudeau est un écrivain français , romancier , essayiste , auteur d’une œuvre radiophonique novatrice , traducteur …Qu’est-ce qu’écrire ? lui demande Mathieu Bénézet . Pour celui qui s’est vu associé à l’avant-garde française, à « Tel Quel » , il s’agit de tout reprendre au plus simple. Ecrire n’a rien à voir avec des jeux abstraits , il s’agit de trouver sa propre langue , de retrouver sa langue d’enfance , dans les accidents et hasards de l’activité d’écrire , pour que « ça se travaille par ce qui arrive tous les jours , par l’écriture et par la vie » Cette nuit Premier , deuxième et troisième entretien : le travail du roman dans « Une cérémonie royale » ( roman Minuit 196…) , l’écriture et le bloc magique (réécriture du même texte), le corps et le texte . Première diffusion 19 20 21 1976.
*
Tu te souviens du carrefour des putes ?
-Oui je m’en souviens très bien , on rigolait , c’était devant le 108 , non ? Le carrefour, la machine à café, les allées et venues , les comédiens .-C’était très sombre et plein de passage. On n’aurait jamais cru que ça se passait là. Ils étaient assis, les comédiens, on bavardait, sur les vieux sièges cloués, ils guettaient les réalisateurs. Oui , rappelle- toi , il faisait glauque , sombre, on fumait , on rigolait .Je me souviens du comédien qui était d’une élégance rare , costume et cravate de soie, il sentait bon, le comédien …-Et chacun de ses mots - il parlait peu le comédien- chacun de ses mots portait -Et les réalisateurs, ils le savaient , on les guettait là , c’était bon enfant , entre les cafés , les allées et venues, le guichet de la micro thèque tout près , on vous mettait tout dans un panier , des casques , des micros , véritables bijoux de technologie , porter le panier , c’était porter le pouvoir !C’était …-Il attendait le travail le comédien. Ou bien il n’en avait plus. Il racontait comment il avait manqué l’ occasion.
-Ce n’était pas le même… Il racontait à la cafétéria, sur les chaises de bar, à côté des divans en skaï jaunes , rouges , années 60. Il racontait à Jacques un réalisateur, une immense déception, un casting qui aurait dû… et ça ne s’était pas fait .Un cinéaste avait flashé sur lui, son visage lui plaisait , il avait quelque chose de prolétarien, le comédien , un visage d’ouvrier .Je l’ai revu dans le métro un jour d’avril 2014, je l’ai reconnu aussitôt
-Oui mais la cafét , c’était il y a très longtemps, 1989 peut être ?
Il avait raconté cette histoire très spéciale, que le cinéaste l‘avait invité chez lui pour lui proposer un rôle, le rôle , dans un film . Et puis soudain le comédien avait proposé de d’aller chercher le café à la cuisine !, quelqu’un préparait le café, il avait proposé d’aller le chercher ! Et crac, le charme avait été brisé ! .Le cinéaste l’avait regardé bizarrement, le café … , il était tombé de son piédestal . C’est là qu’il avait compris le comédien : pour être le personnage, il ne devait pas s’abaisser au niveau du réel , c’était comme s’ il se mettait à genoux , il faisait le domestique !!-Tout ça pour un café.-
C’est l’histoire d’une voix, une chose qui peut à peine s’écrire, seulement se remémorer à mi- voix, entre nous .Ses yeux me semblent interroger, scruter le vide. Elle va se laisser aller peu à peu me dit l’infirmière. Se laisser …Imaginez un peintre qui poserait son chevalet à Beaubourg, au milieu des collections, il travaillerait au milieu des œuvres des autres .Les Nuits sont anonymes. Il ne faut pas dire Je. Par contre on dit Vous aux auditeurs. On s’élide. Vous écoutez France- Culture la Nuit. Parfois je me sens écrire. J’ai commencé à garder mes textes à les recopier dans un carnet personnel vers la troisième année .La direction ne scrute pas notre travail, nous sommes libres comme l’air. Mais pas vraiment identifiées pour ce que nous faisons, diseuses, historiennes, guides dans les Palais de la mémoire ? On nous fait confiance .Tout le prestige est pour le patron .Les articles de presse ne nomment que lui. Je redécouvre des évènements : la première du Soulier de Satin de Paul Claudel, en 1943, à la Comédie Française .Il faisait très froid. On enregistrait sur disques, un disque contenait un quart d’heure. On déclenchait à la suite plusieurs magnéto …Il faut imaginer un rang de magnéto qui tournent l’un après l’autre dans la fosse…L’Annoncieur -ainsi désigné dans la pièce, était Aimé Clariond . Cette œuvre est éminemment radiophonique même si le son de ces vieilles bandes est très faible. « La scène est le monde » dit l’Annoncieur . Mon cœur bat à l’écoute de ce document étrange. Trente secondes à couper absolument inaudibles. Je décide de couper. Ca ne se fait pas. Tant pis j’expliquerai à l’antenne. Un article parait, et ne me cite pas. La rédactrice de Télérama n’a pas cherché à savoir .Cet article me protège toutefois de l’angoisse et de l’agressivité de mon patron qui ne me trouve pas très bonne, à l’antenne . « Vous choisissez très bien les documents ». J’ai la main heureuse, en somme. Par mégarde je tombe sur son bureau sur un micro* écrit par lui : c’est très bien, neutre,simple documenté. Historique. Je me dis : c’est ça qu’il faut faire.
Jorge V. me fait lire Moravagine , un Petit Prince version noire. Un enfant marié très jeune à la princesse Rita, qu’il va tuer car elle ne peut pas être à lui et n’ayant pu libérer sa puissance sexuelle, il devient criminel. C’est un prisonnier d’état, mis au secret car il menace le pouvoir révolutionnaire. Le narrateur qui est médecin le libère, pour connaitre le mystère du grand fauve humain. Il libère le monstre, le suit en Russie où il profite du chaos pour assouvir ses pulsions .Moravagine va sortir de son histoire d’héritier par le crime, non sans avoir raconté au médecin cette histoire tragique, d’enfant royal. Qui va jouer auprès de moi le rôle du médecin ? Je sors de mon histoire. C’est pour retomber dans le ventre de la Radio , les archives …Je rêve qu’un jour j’écrirai la médiocrité qui règne , l’ homme du bus , poète reconnu mais désargenté , qui me dit par dérision : il n’y a que trois sortes de gens qui travaillent à la Radio Primo les Noirs , c’est à dire , les poètes , les victimes du racisme , comme moi sauf que je ne suis pas noir. Deusio : ceux qui le font comme un métier. Troisio : les paumés . J’entends que pour lui : les paumés … moi. Le poète est le seul être à me tirer hors de ma prison d’écoute. Ses coups de fil résonnent vers minuit , je peux encore me rendre chez lui , par le Bus 91 puis le métro que j’attrape à Bastille avec un sentiment de bonheur, de liberté qui me transperce. Je prends une douche , après le premier sommeil et je pars. Dans sa chambre de bonne , il écoute des chants de Rocio* il se grise au vin rouge , les bouteilles encombrent le couloir du petit matin , un voisin passe avec une lampe à alcool , le sentiment que je découvre chez un homme adulé pour son génie dans tout Paris , est le mépris de lui-même .Je ne fais pourtant pas le rapport avec le mien , le mépris avec lequel je me traite.
Nous prenons des taxis pour aller chez moi, nous passons devant les quais, au dernier étage de l’ Hôtel -Dieu brille une mystérieuse lueur bleue .C’est comme si j’acceptais le départ de ma mère , qu’elle me quitte , parce que j’arrive à tenir un fil dans ma propre vie. Il est entré un jour de juillet 89 dans mon petit bureau de documentaliste et d’écrivain camouflé. Il m’a dit j’ai besoin de vous. Me voilà recrutée Cependant je lui demande d’être présentée au Directeur de la chaine. Il n’y a avait pas pensé. Nous y allons. Voilà, c’est fait. Comme l’écrit le philosophe Hegel, la reconnaissance est toujours forcée.
Au bar de la radio Nicole Lise Bernheim, est là avec sa chevelure blanche afro. Je lui dis que j’ai écouté son interview par Gilles Lapouge au sujet de son livre « les Hommes Spirale ». Elle me confie qu’elle a été rejetée pour ce livre, qu’elle a été accusée par un journaliste qui le trouvait immoral. Elle parlait de rencontres, de la sexualité qu’elle expérimenta à un moment de sa vie, dans la multiplicité, la « spirale » des hommes …Ce sont des exercices du regard d’une femme sur le regard des hommes quand ils la regardent : par exemple celui du « le vieil Allemand » croisé à Venise . Un regard un peu voyeur. Oui, dit Gilles Lapouge calmement, avec une profonde amitié dans la voix, et la distance amusée de l’homme de radio qui tient sa proie comme un chat : « oui, nous allons en venir à votre sexualité » Le journaliste qui l’a attaquée a parlé de « pulsion collectionneuse ». Elle répond non, il n’a pas compris : ce sont des périodes dans la vie, où la recherche de soi se présente comme ça , mais elle était la première à le faire , à le dire , à l’écrit .
Nicole-Lise Berheim, vous écrivez , vous parlez tranquillement des hommes , de leur sexe , appelé queue, selon les types , l’usage , cela était réservé aux hommes , de nous objectiver ,de nous posséder littérairement .


*Chants du Rocio , chants populaires du sud de l’Espagne . Dédiés à la Vierge du Rocio














Samedi 3 Janvier 2015
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